Sports, périph’ et brutalisme.

Centres sportifs La Plaine au 9 rue du Général-Guillaumat (Paris 15e) et Jules Ladoumègue au 37 route des Petits-Ponts (19e).

Livrés en 1971 respectivement par Jean-Pierre Sevaistre et Jean Peccoux.

LE CONSTAT est là, Paris est bien pourvue en centres sportifs. De nos jours on en compte plus d’une vingtaine, tous répartis entre les 12e et 20e arrondissements, et le plus souvent situés en lisière de la ville tel – vu du ciel si toutefois nous avions des ailes – un collier de perles vertes (les rectangles engazonnés des terrains de sports collectifs de plein air). Sauf que c’est avec nos pieds qu’il nous faut nous déplacer pour aller les explorer, et ici un autre constat s’impose : ils sont traités pareils à des enclos. Entourés de tous côtés par de hautes clôtures, comme du bétail c’est par une étroite entrée (surveillée) qu’à longueur de journée y entrent et sortent des sportifs disciplinés… signe des temps ! Du reste, ils ne sont que peu visibles en raison de leur situation géographique : ici le périphérique et là de hauts logements sociaux (HBM). Cependant, en dépit de ces circonstances pour le moins défavorables, deux d’entre eux – livrés en 1971 – se distinguent : La Plaine (15e) de Jean-Pierre Sevaistre et Jules Ladoumègue (19e) de Jean Peccoux.

EXEMPLAIRES, ces deux centres sportifs cochent en effet toutes les cases de ce qui est annoncé en titre : sports, périph’ et brutalisme. Et afin de les contextualiser, faisons un premier flash-back historique si vous le permettez. Nous sommes en 1958, invités au conseil des ministres, et qu’apprend-on ?… qu’une nouvelle politique est à l’ordre du jour : le sport pour tous. C’est à l’initiative de Maurice Herzog, ancien et réputé alpiniste alors Haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports, que le sport – facteur d’épanouissement s’il en est – fut considéré comme service d’intérêt public. Alors que la France s’apprêtait à organiser des Jeux olympiques d’hiver et que – tous sports confondus – il n’y avait qu’une poignée d’illustres athlètes, qu’elle est en période de reconstruction (des logements de masse à qui mieux-mieux) et que les petits Français ne savent ni nager ni courir ni sauter etc., bref il fallait combler un écrasant retard par rapport à nos voisins qui ramassaient des médailles à la pelle. Alors on lancera des programmes : ici des piscines et là des pistes d’athlétisme avec ce qu’il faut en salles omnisports et vestiaires adjacents. Ok, mais où ?… ha ha, là bien sûr, dans la bande verte qu’on va créer entre Paris et sa banlieue !

INSINUÉ dans les deux premiers paragraphes, entre en jeu ici le contexte géographique. Pour mieux l’appréhender, usons d’un deuxième flash-back historique… si vous le permettez. Nous sommes dorénavant en 1840, toujours invités au conseil des ministres, et qu’apprend-on ?… suite aux tensions à l’international, on veut rendre Paris imprenable. Allons bon, qu’à cela ne tienne l’un peu raide Adolphe Thiers (son président et ministre des Affaires étrangères) ordonne la construction d’une enceinte fortifiée : sur près de 34 km de long on bâtira donc un haut mur puis un fossé sec entre une tripoté de bastions, plus une bande inconstructible au cas où. Paris ne communiquera qu’à travers une cinquantaine de portes, et ce jusqu’à son démantèlement (entre 1919 et 1929) où on réalisera à son emplacement les boulevards des Maréchaux bordés de logements sociaux. De retour en 1958, où nous étions restés sur ce « là » plein d’évidence, certains ministres – comme vous certainement – étaient suspendus à quelque explication : la voici. Comme il est prévu de doubler ces boulevards d’un autre boulevard, celui-ci d’un seul tenant – tel une enceinte à voies rapides – et périphérique, la sus-dite bande inconstructible sera re-qualifiée en « ceinture verte » dotée de parcs et d’équipements sportifs. Et voila !

MAL-AIMÉ, et incompris des non-initiés, vient enfin ce style architectural qui pourtant – au voisinage sage et stéréotypé des blocs bâtis aux styles surannés – révéla nombre d’édifices aux formes sculpturales : le brutalisme. Parce qu’au milieu des années 1960 [NDLR : un dernier et mini flash-back] être moderne c’est toujours de créer d’augustes volumes, d’exprimer la vérité constructive et de révéler la beauté brute des matériaux (capitaux) mis en œuvre ; en d’autres termes c’est bâtir quelque chose de formel, de vivant et de pur (sans scories décoratives). Et je vous pose la question : comment mieux représenter le Beau en architecture si ce n’est par l’adjonction de ces attributs qui, tous réunis, prennent au corps et au cœur ?… Ha ha, allez, je vous souffle la réponse : on attend toujours ! Bref, par le brutalisme, le bâtiment est singulier et se suffit à lui-même : sa manifestation, quasi symbolique, s’affirme. Alors on décida de faire appel à des architectes, de nos jours toujours « inconnus au bataillon » : J.-P. Sevaistre (1923-2014) et J. Peccoux (1924-2015) tous deux diplômés à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1954, le même jour. Aujourd’hui le premier n’a qu’une autre réalisation référencée alors que celles du second se comptent sur les doigts de la main.

ET L’ESTHÉTIQUE de ces centres est singulière. Celui de Sevaistre, en béton et compact, regroupe trois volumes distincts (en dimensions, formes et revêtements) réunis autour de l’épaisseur d’un quatrième. Un petit bloc parallélépipédique accueille notamment le logement de fonction, le grand volume (salle omnisports) laisse apparaître des voûtes inversées autoportantes au-dessus d’une façade ajourée de bois et d’une autre aveugle en dalles brut de décoffrage, un autre (salle de spectacle) aux bords arrondis est un cube pour partie oblique et tronqué recouvert de carreaux de grès aux couleurs chaudes, et enfin le quatrième (grand hall en double hauteur et petites salles de sports) se singularise par son pourtour comme suspendu et composé d’une frise abstraite d’éléments préfabriqués en béton en guise de brise-soleil. Quant à celui de Peccoux, surnommé « La Pagode », il est particulièrement impressionnant. Couvrant d’un seul tenant une surface de plus de 4.200m2 sur deux niveaux, cinq poutres transversales et deux longitudinales en bois (poussant sur quatorze culées en béton) lui permettront de dessiner un trio de voiles paraboloïdes hyperboliques auto-stables disposés en escalier aux quatre coins où s’insèrent de vastes verrières sous des débords de toits lambrissés… quelle audace !

LIÉS par le désir commun d’accomplir une performance, près du périph’ se relayent l’architecte et le sportif : l’un passant à l’autre comme témoin une admirable perle.

LFAC

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