Du côté de chez Rob.

Hôtels particuliers, rue Mallet-Stevens (Paris 16e).

Livrés en 1927 par Robert Mallet-Stevens.

Cela faisait quelques temps déjà que je me disais, ou plutôt me fredonnais devrais-je dire : « J’irai bien refaire un tour du côté de chez Rob »… où ce Rob, qui se substitue de manière impromptue à Swann, n’est autre que – et vous l’aurez deviné – Robert Mallet-Stevens, « Rob. Mallet-Stevens » telle sa signature qu’il apposait sur son architecture. Comme ce temps est désormais venu, allons alors baguenauder le long de cette rue – qui est, à proprement parlé et paradoxalement, une voie sans issue – sans pour autant se laisser bercer par le refrain d’une chanson populaire ni, croquant dans une madeleine, se lancer à la recherche d’un temps perdu mais à la redécouverte de ce qui cristallisa au mieux, ici à Paris, l’œuvre donc l’esprit de l’architecte.

Pour nous y rendre, rien de plus simple : sortons à la station Jasmin, prenons la rue de l’Yvette puis tournons à droite ; passée la résidence La Muette de J. Ginsberg (déjà vue chez LFAC) nous voilà au débouché de notre rue. Vous aurez noté – vous qui êtes un tantinet passionné d’architecture – qu’au tournant nous avons volontairement délaissé, à main gauche, la tentation de faire un crochet au 8-10 square du Docteur-Blanche (16e), là où un certain Le Corbusier réalisa les villas Jeanneret-Raff et La Roche (1925). Effectivement, nous lui tournerons le dos parce que, avant tout propos relatif à une succincte biographie de notre architecte, nous tenions à crever l’abcès. L’abcès !… quel abcès ? Eh bien celui qui consiste, lorsqu’on évoque l’architecture de Mallet-Stevens, à toujours vouloir la comparer avec celle de Le Corbusier, son contemporain, le plus souvent objet d’un verbiage argumenté d’un « j’aime, j’aime pas » définitivement dénué de sens. Tous deux certes furent modernes et firent des villas aux volumes cubiques mais Corbu était davantage un ombrageux théoricien à l’architecture « brute de décoffrage » alors que Rob, discret et souffrant d’une trop courte carrière, était plutôt un « élégant » à l’architecture raffinée.

Diplômé de l’École Spéciale d’Architecture en 1910, architecte et décorateur marqué par l’œuvre de J. Hoffmann, Robert Mallet-Stevens (1886-1945) se fit connaître tardivement par sa première œuvre : la villa Noailles (Hyères, 1925) avec – pour meubler – la participation de M. Breuer, T. van Doesburg, E. Gray, Ch. Perriand, P. Chareau, J. Prouvé, R. Dufy, S. Delaunay… n’en jetez plus ! Alors qu’il ne put aboutir la villa Poiret (Mézy-sur-Seine, 1925) – la poisse à quelques kilomètres de Poissy ! -, sa popularité et son carnet de commandes auprès d’une clientèle aisée et amatrice d’art furent consolidés d’emblée. Suivront : la villa Cavrois (Croix, 1932) – sauvée in extremis de la destruction – comme une œuvre d’art totale et certainement son chef-d’œuvre, mais aussi un immeuble de rapport en fond de parcelle rue Méchain (14e, 1928) et une caserne de pompiers rue Mesnil (16e, 1936) entre autres choses d’encore visibles aujourd’hui à Paris. Aussi fut-il, à l’occasion, décorateur pour le cinéma, son travail ici – qui n’est pas en carton-pâte – pourra être considéré comme son manifeste : il eut, effectivement, les mains libres pour mettre en musique les différents programmes de ses clients et amis propriétaires, se lançant ainsi à la recherche d’un idéal urbain.

Flânant sur les pavés de cette petite rue (sans commerce) bordée de gazon aux pieds des maisons, nous pouvons observer ceci : des numéros impairs orientés au NNE, donc toujours à contre-jour, où nous passerons notre chemin – vous en feriez autant – puis, avant de faire demi-tour, l’articulation qu’on appela jadis la maison du gardien avec son enduit – pour le moins original – jeté-truelle pour enfin nous tourner vers les hôtels n°4-6 et n°10-12 (où l’architecte établira ses appartements et agence) tous deux séparés par un accès à un improbable n°8 flanqué d’un remarquable cèdre, plus authentique dans son maintien que son environnement bâti puisque la rue ne fut (malheureusement) pas conservée dans son jus. En effet, des surélévations et autres ajouts dits décoratifs achevèrent – c’est le cas de le dire – l’élégante sobriété et harmonie du lieu ; nous connaissons notre immaturité en question de conservation du patrimoine moderne ! Néanmoins, à certains endroits, l’esprit de l’architecte demeure, alors l’esthétique surgit… et le charme apparaît. Par exemple la continuité horizontale du ruban vert végétal suivie de celle des embasements de béton gris en dents de scie d’où jaillit la verticale constance de murs en crépi blanc vibrant aux rayons du soleil les dardant… et soudain – le partagerez-vous, sans doute – le Beau se manifeste. Révélant l’écriture de son architecture, se joue piano (les continuités citées plus haut) une mélodie plastique agrémentée de passages forte, ces saillies de volumes – cubique en saillie, cylindrique en retrait – rehaussés de longs et fins panneaux mosaïqués de vitraux mais aussi ces baies vitrées au verre clair – petites et carrées, vastes et composées – découpées de menuiseries fines en acier laqué noir. Bref, tels d’énormes blocs sculptés exposant à l’air et à la lumière leurs surfaces nues (sans fards ni ornements) serties de pans de verre divers recouverts de toits-terrasses comme d’intimes jardins suspendus, ce lotissement résidentiel devait être un ensemble de maisons parmi des jardins. Voulant s’approcher d’un idéal de composition urbaine, Mallet-Stevens créa une architecture moderne et rationaliste, et nouvelle aussi où, dira-t-il, « aucune place ne sera laissée à quelque signe distinctif du passé ». Et qui sait si, plus tard, se remémorant cette mélodie, et se souvenant des mots d’Eupalinos (de P. Valery) : « il y a des architectures qui chantent », par esprit d’escalier nous viendrons à fredonner un air comme « […] du côté de chez Rob ».

Un temps oublié de la nomenklatura – donc : des centres culturels, du marché, des médias et du grand public -, de retour en grâce il y a peu après une exposition le remettant au panthéon de l’architecture, Robert Mallet-Stevens restera certainement auprès de tous comme un esthète, architecte au style soyeux, si raffiné et confortable dans son appréciation que toute copie (« à la manière de ») ne sera que pâle imitation, nous laissant – à nous bibliophiles – tel un parchemin dans nos bibliothèques idéales Une Cité Moderne (éd. du Patrimoine), 32 planches de dessins sur papier de la ville idéale, véritable manifeste signé Rob Mallet-Stevens. 

LFAC

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