La Défense, une saga. 3/3 : Le grand remplacement.

Quartier La Défense (Puteaux, Courbevoie et Nanterre, 92).

Livraison de 1966 (ou 1958, c’est selon) à nos jours.

PRÉCÉDEMMENT, des quatre saisons de l’architecture à La Défense, nous vîmes ce long et doux printemps où s’étaient érigées – çà et là sur ce terrain fertile à la création – des constructions les plus intéressantes les unes que les autres (à quelques exceptions près) tant sur le plan technique qu’esthétique. Puis vint la Grande Arche [dont LFAC contera bientôt son incroyable histoire] sonnant le glas de quelques illusions… Ou fut-ce en prévision d’un Déluge ? De toute évidence, l’été s’annonçait brûlant. Et il le fut : la fièvre immobilière s’empara des organismes décisionnels (l’EPAD et la SARI) et les conduira à la surchauffe. L’esprit troublé, oubliant les jours anciens avec leur cortège d’idées forces quasi baudelairiennes : luxe, calme et volupté, les voila embarqués dans la surenchère : de 1990 à 2005 les tours de 4ème génération (aux surfaces d’exploitation parfois démesurées) puis de 2005 à nos jours celles de 5ème génération (aux formes et hauteurs extravagantes). Quoi, tout citoyen ou usager n’est-il pas un mini-procureur ?… « La parole est à La Défense !… » Effet de manche de leur avocat : « nous vous parlerons d’ultra-performance et de qualités environnementales », argument-massue qui laissa KO toute forme de contestation.

DÉSORMAIS ADMINISTRÉES par la SARI (Société d’Administration et de Réalisation d’Investissements, et super promoteur dont le chef – Christian Pellerin – était alors surnommé le « roi de La Défense ») sous la bienveillance de l’EPAD, les nouvelles tours de 4ème génération devaient filer droit selon la tendance à la mode : l’ultra-performance. Par ce vocable recherché, comprenez que chacune d’elles devra se plier à la flexibilité : c’est-à-dire, sur le poste « bureautique » notamment, qu’elles devaient être conçues de telle sorte qu’un nouveau locataire puisse s’y installer sans devoir entreprendre des travaux lourds. Autant la politique de l’EPAD suivait une logique financière, autant celle de la SARI suivait celle du plus offrant : le meilleur payeur poussant dehors le moins retors. À ce petit jeu, où l’aigle à deux têtes sus-nommé allait se repaître, certains s’en sortirent mieux que d’autres : Andrault & Parat construiront 125.000 m2 de plancher pour les tours Société Générale (1995) et J.-P. Viguier en réalisera 350.000m2 pour Cœur Défense (2001). Sachez aussi, chers mini-procureurs, qu’aucune de ces deux-là n’a depuis changé de locataire… mais ceci semble anecdotique. Et quant à l’esthétique, passons notre chemin.

DÉSORMAIS SOUMISES aux contraintes « environnementales » (labels HQE, BREEAM ou LEED), les tours de 5ème génération se distingueront quant à elles de leurs ainées selon deux critères majeurs : l’un sera le renouvellement formel, l’autre une très grande hauteur. Alors se dressèrent Engie (2008) de Valode & Pistre telle une feuille que l’on courbe puis D2 (2014) de Béchu et Sheehan avec son ogivale exo-structure en acier. Mais aussi Carpe Diem (2013) de Stern et SRA comme un assemblage de dièdres ou Hekla (2022 ou toujours en cours ?) aux facettes sans fin de l’éternel J. Nouvel après bien des échecs ici même. Elles reflètent l’« effet waouh », vous savez, ce jugement émotif primaire – toujours très tendance d’ailleurs – né à la vue du tourbillon volumétrique du Musée Guggenheim de Gehry à Bilbao. Enfin, et comme chacun sait que – en monarchie, phallocratie ou ailleurs – la dimension est un critère de sélection, cette même Hekla atteindrait modestement les 220 m. alors que l’hélicoïdale First (2011) de KPF et SRA pointait déjà à 231 m. tandis que l’indescriptible The Link (2025) de Ph. Chiambaretta – où y logera certainement un ténor – culmine ce jour à 242 m. Implacablement, pour en apprécier l’entièreté de leur érection, il nous faudra nous renverser sur le dos de manière exagérée au seul bénéfice – nous semble-t-il – des chiropracteurs.

DÉSORMAIS OBSOLÈTES au regard des nouvelles contraintes, on demandera à quelques tours d’aller se rhabiller : c’est-à-dire subir une rénovation lourde comprenant leur aspect extérieur. Upgrader les normes, on le sait, « entretient » le secteur BTP. Parmi elles, passeront par le dressing les emblématiques : Septentrion (1972) de P. Dufau au capotage alu teinté de bronze qui muera pour du verre et granit en Europlaza (1999), Aquitaine (1967) des frères Arsène-Henry au béton blanc qui deviendra… Blanche (2014), Cèdre (1998) d’Andrault et Ayoub à l’impeccable carroyage d’ocre jaune et d’ocre brune devenue Emblem (2021) à la vêture « contemporaine » nous assure-t-on ou enfin Ariane (ex-Générale, 1975) de J. de Mailly dépiautée de ses éléments cruciformes – prises sûres pour Alain Robert, le grimpeur sauvage – pour de lisses panneaux de verre en 2025.

DANS CET ÉTOURDISSANT fourmillement de nouvelles tours, les unes obèses les autres de guingois, celles qui subirent une rénovation lourde (sans compter les déconstructions et reconstructions de centres commerciaux) semblent ponctuer cette bascule vers une nouvelle écriture architecturale que – un brin provocateur – nous pourrons appeler : le grand remplacement.

RAPPELEZ-VOUS, au commencement, la grande aventure et son plan initial avec ses contraintes techniques et esthétiques qui donnèrent naissance à l’excellence : la Tour Initiale, par exemple. Rappelez-vous, le coup d‘éclat permanent, comme une suite logique d’expansion maîtrisée et raisonnée : de la Tour Franklin à la Grande Arche, via la touche internationale de la Tour Total Coupole. S’ajoutaient une dalle, qui commençait à prendre l’apparence d’un musée contemporain en plein air : araignée rouge de Calder, bassin à signaux de Takis, fontaine monumentale d’Agam ou cheminée de Moretti ; mais aussi des résidences aux caractères forts : tels que Vision 80 ou Citadines & Fraser Suites. L’ensemble paraissait cohérent, tenu et qualitatif, tendant vers un idéal urbain qui démarrait bien. Aujourd’hui, après plus de trente années de bouillonnement spéculatif – certains doivent avoir la cafetière qui siffle -, le quartier La Défense devenu ZAE (Zone d’Action Exceptionnelle) étouffe : 2.800 entreprises, 200.000 salariés, 70.000 étudiants et 50.000 habitants répartis dans 61 IGH [données officielles]. Et quant à l’esthétique, bref…passons.

NOUS VOILÀ à l’automne. À l’automne d’une architecture qui – en définitive – semble avoir perdu l’innocence de son adolescence, tout du moins à La Défense. Devenue majeure, elle s’émancipe, elle « ré-invente » (selon la terminologie) sa typologie et semble guidée par de nouvelles croyances : l’abondance voire la cupidité, l’extravagance. Aujourd’hui l’architecture s’inscrit dans le modèle social, alors qu’elle devait – par définition – en être l’instigatrice. Ah, mini-procureurs que nous sommes !… Viendra l’hiver, avec son frimas et ses longues nuits.

LFAC

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