La tour coupée en deux.

TOUR CROULEBARBE

33 rue Croulebarbe – Paris 13e.

Tour d’habitation livrée en 1960 par Edouard Albert.

Extraire la beauté d’un bâtiment n’est pas chose aisée. D’autant que celui-ci succède à ma dulcinée « La Totem » et, pareil au sentiment qu’on éprouve au souvenir d’un amour d’été lors d’une rentrée de septembre, c’est avec une âme vagabonde que j’écris ces lignes, le cœur serré et les yeux mouillés… Allons bon, on ne va tout de même pas sombrer dans le pathos! Alors, pour me remettre d’équerre, j’ai opté pour qu’on s’envoie la tour Albert. C’est l’un des noms de la tour Croulebarbe, d’autres l’appelèrent en son temps « gratte-ciel n°1 ». Livrée en 1960 par Édouard Albert au 33 rue Croulebarbe (Paris 13e) et, depuis, jalon de l’architecture contemporaine parisienne, je vais ici tâcher de vous révéler la beauté qui en émane.

Manque la passerelle (Albert)
Manque la passerelle (Albert)

À cette époque, à Paris, les tours n’existaient pas. Et pour cause, on était resté dans le souvenir du Plan Voisin, proposé avant-guerre par Le Corbusier, qui en avait refroidi plus d’un. Au départ, le plan de requalification de la Bièvre (cours d’eau recouvert) prévoyait sur ce site un ensemble de quatre immeubles, projet qui fut supplanté par celui d’Édouard Albert proposant, quant à lui, deux bâtiments dont une tour coupée en deux. Pardon? Oui, mais pas en hommage au célèbre tour de magie! Il était prévu, dans la perspective depuis la place d’Italie, de prolonger l’avenue de la Soeur-Rosalie par une passerelle passant au-dessus de la parcelle appartenant à la RATP, celle-ci devant aboutir à un « belvédère » dominant le site voisin de la rue Croulebarbe situé 15m plus bas: le bâtiment du Mobilier National (A. Perret) flanqué du superbe square René-Le Gall. Même si cette passerelle ne vit jamais le jour, il restera néanmoins une tour à la volumétrie inédite, comme en lévitation sur son socle si l’on croit à la magie, ou bien de son bas-ventre évidé dont on aurait placé la ponction à son pied si l’on est plutôt branché vivisection.

Vue du square (Albert)
Vue du square (Albert)

D’un point de vue urbanistique, tout colle. Le bâtiment bas est d’un gabarit connu et en alignement sur rue. La tour, quant à elle, est en retrait (en fond de parcelle) afin que son ombre portée ne tombe pas sur le bâtiment de Perret et, par le truchement de son palier haut (le « belvédère ») – considéré comme le point altimétrique de référence de la tour malgré l’absence de raccordement – obtînt avec dérogation un gabarit dans la norme. Le projet est ainsi inscrit. Concernant son fonctionnement, il est simple et rationnel. Par conséquent adossé à un mur de soutènement haut de 15m côté est, le « socle » (en R+5) s’oriente à l’ouest pour accéder à la tour, soit à droite via un cheminement piéton paysager par un hall en verre et boiseries agrémenté de canapés posés sur un dallage en pierre, soit à gauche via un parking aérien où les voitures par des rampes parviennent aux garages privatifs aménagés dans les premiers niveaux. Des caves à l’est et des logements à l’ouest sont aussi distribués par un trio d’ascenseurs et un escalier de service. Passé le « belvédère », les circulations verticales alimentent 15 niveaux regroupant chacun 6 appartements orientés tous azimuts. Enfin, notons aussi la présence d’un solarium en toiture. Voilà pour l’intérieur, passons aux façades.

Pourquoi cette tour est une pièce maîtresse dans le landerneau de l’architecture parisienne? Je vais vous donner trois entrées pour animer vos conversations sophistiquées: sa structure tubulaire, son habillage fait notamment de fenêtres à l’anglaise, et son « belvédère ». La première sera pratique, la seconde spéculative, et la dernière onirique. Toutes contribuent à sa beauté.

C’est grâce aux études de son ingénieur Jean-Louis Sarf que l’architecte pût ériger ici une ossature – unique en son genre à l’époque – mixte acier et béton où « chacun de ces éléments est poussé à ses limites de calcul », nous précise-t-il. Le béton, qui joue un rôle statique, fut incorporé dans de fins tubes ronds (de 20cm de diamètre et toute hauteur) sur lesquels viendront s’accrocher de fins planchers (de 15cm d’épaisseur et contenant la poutraison) en béton armé. L’important était de laisser entièrement visible la structure, contreventée de croisillons sur les façades latérales, pour qu’elle soit mise en valeur: c’est elle qui garantissait à la fois une liberté complète de l’agencement intérieur (pas de murs porteurs) et un jeu libre d’habillage en façade. Simple et pratique, mais aussi inventive, là réside sa beauté.

Si devant réside la structure, alors derrière viendra l’habillage. Remplissant les espaces libérés par la trame quadrillée, il est organisé selon un jeu désordonné – et non pas aléatoire – de panneaux en acier inoxydable scintillants aux rayons du soleil et de baies vitrées translucides (vitrage Thermolux) ou transparentes (fenêtres Triver) aux reflets changeants suivant leurs ouvertures. Ces dernières ouvrent à l’anglaise, c’est-à-dire que leur débattement se fait vers l’extérieur, ce qui est plus que rare au pays des Gaulois. Hormis l’avantage de ne pas empiéter sur l’espace habitable, cette configuration me donne envie de penser que l’architecte voulait donner une impression de liberté dans le mouvement d’ouverture du dedans vers le dehors, des battants s’ouvrant comme des bras tendus, invitant ses habitants à se nourrir de voir courir dans le square les gamins du quartier. Mon choix sera poétique.

Une échelle vers le ciel (Albert)
Une échelle vers le ciel (Albert)

Enfin, nous voilà au « belvédère ». La lecture aisée de la façade, dans un mouvement vertical de va-et-vient, nous arrête toujours un instant vers ce camp de base dans notre ascension visuelle, cette mince et large ouverture comme une bouche qui inspire au bas d’un masque d’art constructiviste. Aussi, son plafond peint par Jacques Lagrange, tel un ciel intermédiaire reconstitué, m’aspire et me tire du sol, m’invitant à y aller voleter au gré des vents s’y engouffrant, grâce aux ailes de l’imagination. La magie opère… Séquence lévitation! Il était une fois, une tour bâtie comme un promontoire, où l’homme-oiseau put assouvir son voeu le plus ardent, celui de vivre entre ciel et terre. C’était la première de toutes, une échelle vers le ciel.

LFAC
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