Tours Duo, 43 rue Bruneseau (Paris 13e).
Livrées en 2022 par Jean Nouvel.
Lors de la publication précédente, nous étions restés sur cet avantage concédé à son rival de toujours : le placide Christian soulevant ce prix tant convoité, le prestigieux Pritzker Prize. Dans notre univers fictionnel où – dixit Rudy Ricciotti – « l’architecture est un sport de combat », Jean Nouvel devait certainement accuser le coup lui qui, de nature, est combatif. Mais comme tout grand artiste, en son for intérieur, il devait sûrement se dire que la Providence viendrait un jour prochain sonner à la porte de son atelier… et, en ce beau jour du 2 juin 2008, où celles et ceux qui croient au destin se dirent que la balance du microcosme qu’est l’architecture française revenait enfin à l’équilibre, l’architecte français le plus médiatique de tous était – à son tour – « nobélisé ». Tout compte fait : Jean 1 – Christian 1.

Désormais, le pays aux mille fromages pouvait s’enorgueillir d’avoir deux « chef à plumes » de l’architecture internationale – upgradé au nombre de quatre depuis 2021 avec le sacre du duo Lacaton & Vassal ! Quand bien même les avis sont partagés sur l’excellence de son travail, Jean Nouvel (né en 1945 à Fumel, commune du Lot-et-Garonne bien plus connue pour son industrie sidérurgique que fromagère) a de quoi se sentir légitime de figurer au panthéon de sa discipline. Après avoir entamé ses études à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux, il rejoindra l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en 1966 et obtiendra son diplôme en 1971. D’abord assistant de Claude Parent (avec Paul Virilio, ses maîtres à penser) le très actif jeune architecte, luttant déjà contre le corporatisme des architectes, co-fondera le mouvement « Mars 1976 » puis le Syndicat de l’architecture. Sa réputation est aussitôt faite : c’est un combatif, en témoigneront ses incessantes prises de position engagées. Sur le plan bâti, considérant certainement que le style n’est autre qu’un fauteuil capitonné pour ceux qui n’ont pas d’idées, son architecture laisse apparaître une originalité sans cesse renouvelée et somme toute éclectique. Dans les limites de validité du ticket de métro parisien : l’Institut du Monde Arabe (5e,1987) à la fameuse façade sud-ouest composée de centaines de modules aux dizaines de diaphragmes, la Fondation Cartier (14e, 1994) aux hauts écrans parallèles de verre et d’acier, le Musée du quai Branly (7e, 2006) comme un bâtiment-pont aux excroissances cubiques et colorées, la Philharmonie de Paris (19e, 2015) à l’informe enveloppe couverte de milliers d’oiseaux en carreaux d’aluminium et la tour Hekla (La Défense, en chantier) tel un empilement d’origamis dépliés.


Mais avant d’aller plus loin, « pourquoi (diriez-vous avec justesse) avoir choisi les tours Duo et non l’un des bâtiments sus-cités ? » Eh bien tout bonnement parce que c’est son dernier ouvrage achevé, figurant d’ailleurs en première de couverture du « beau livre » récemment édité et titré d’un Jean Nouvel by Jean Nouvel sans équivoque, une monographie compilant ses œuvres de 1981 à 2022 ! Sachez aussi, pour mémoire, que l’architecte a vu ses projets lauréats de Tour sans fin (1989) et de Tour Signal (2008) rester dans les cartons : acharnement ?… « point n’est besoin de réussir pour persévérer » ! Pour présenter le programme, retournons un instant dans l’univers fictionnel de « l’architecture est un sport de combat » ; et, à défaut de combattant (le placide de Portzamparc), le combatif Nouvel semble alors s’amuser à se provoquer lui-même. Sur le ring (en vrai, une infrastructure commune de 9 niveaux de parkings, archives et locaux techniques rue Bruneseau), deux tours prennent pied. Dans le coin boulevard périphérique : Duo-1, accusant 180 mètres sous la toise (au max du plafond légal) répartis sur 39 niveaux pour 69.000m2 notamment de bureaux ; et dans le coin boulevard du Général-d’Armée-Jean-Simon : Duo-2, accusant seulement 125 mètres répartis sur 29 niveaux pour quelques modestes 19.000m2 de bureaux et un hôtel de 139 chambres. « Let’s get ready to rumble ! » comme l’annonçait, jadis, l’incontournable Michael Buffer.

En vrai, il n’y aurait pas match ? Quand même : « […], les deux tours sont penchées dans deux sens opposés, comme si elles voulaient ne jamais se cacher l’une l’autre, être en position pour être prises en photo […]. », prétend la SEMAPA en 2015 dans sa plaquette didactique… LOL ! Et notre combatif architecte, sur son site, de calmer le jeu : « Ces deux immeubles essaient d’amplifier le plaisir d’être là. », nous voilà bien avancés ! Vous l’aurez compris, avec Duo-1 et Duo-2, il n’y aura pas d’architecture et donc pas de combat ; non, l’infrastructure n’est pas un ring à proprement parlé, mais plutôt une estrade, une tribune. Une tribune pour le secteur tertiaire, avec son programme pantagruélique, avec sa géographie plein sud et sa hauteur maximale portant son ombre sur les logements au nord sous le regard des têtes penchées de Duo-1 & 2. On rétorquera qu’elles sont « une porte d’entrée » : que nenni, elles n’ouvrent aucun passage ! Alors oui, la façade ouest de Duo-1 renvoie la « poétique moderne » du flux incessant du boulevard périphérique ; alors oui, le restaurant panoramique de Duo-2 offre une vue sur le « Paris historique » ; alors oui, il y a ici un mur végétal et là des brise-soleil à sous-faces mordorées. Alors oui, sur leur podium elles se donnent en spectacle drapées d’artifices et, peut-être, dansent-elles… LFAC, qui pense qu’un projet doit raconter une histoire, à l’heure où elle écrit ces mots cherche toujours une signification rationnelle à leur érection. Et si Nouvel nous disait (possiblement) que l’histoire est finie, que l’architecture est condamnée à être le miroir d’elle-même, sans profondeur et lisse, s’assumant dans le reflet narcissique d’une époque qui fait fi du passé… juste pour « être là » et « prises en photo ». Nous en resterons là, et coi.




Passé ce moment de perdition, notons quand même – à titre anecdotique – ceci : à La Villette, l’un construira un bâtiment plus imposant à proximité de celui de l’autre : la Philharmonie vs. la Cité de la Musique ; et à La Défense, pareil : la tour Hekla vs. la tour Granite. Ahah !… où d’aucuns diraient que notre univers fictionnel de rivalité entre Jean et Christian n’était qu’affabulation, d’autres pourraient y voir comme un « marquage à la culotte » de l’un envers l’autre ! Non ? Jean vs. Christian, une fiction qui dépasse la réalité… ou l’inverse.
LFAC
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.