« Désalignez-moi!… »

Immeuble de logements, 29 rue Jean-de-Beauvais (Paris 5e).

Livré en 1956 par Jean Le Couteur (avec Jean Prouvé & Jacques Lenoble).

« Hum ! pas très carrée cette façade-là ! » me dis-je, perplexe, devant cet immeuble courbe et à redents. Immeuble dont la façade arquée, pour aller chercher des vues sur le cœur historique de Paris, semble prendre du volume et s’emplir d’air, un peu comme un accordéon se déployant. Indubitablement, plus qu’une intention il s’agit d’un geste, d’un pas en avant et le pied mordant la ligne : c’est un coup de patte griffue à la règle de l’alignement… au-delà du gain de surface pris sur la rue.

Outre les contributions de l’influent Paul Herbé, son associé, pour le surélever de deux niveaux de terrasses en 1960 et du céramiste Jacques Lenoble pour son magnifique revêtement extérieur écaillé, cet immeuble nous offre l’occasion de nous arrêter un instant pour goûter la collaboration de deux personnalités de l’architecture moderne : Jean Le Couteur et Jean Prouvé, l’architecte et l’ingénieur.

En 1952, date du dépôt du permis, l’ambiance n’était pas très rock ici. Tandis qu’à Kalamazoo (Michigan, E. U.) la firme Gibson sortait son modèle de guitare électrique Les Paul, le pays était en pleine reconstruction et, à Paris, Raymond Lopez n’était pas encore missionné pour répertorier les îlots insalubres… un peu comme si, par analogie, au début d’une vaccination de masse le ministre avait dit « j’assume la lenteur ! » alors qu’on était à même d’attendre un enthousiasme fédérateur. Alors, en attendant les « jours heureux » c’est-à-dire les Trente Glorieuses, là dans les hauteurs de la rue Jean-de-Beauvais (5e) sur une mince parcelle peu avenante – à la croisée de l’éternel Collège de France et d’une étroite rue ancienne aux immeubles de guingois, bref pas vraiment tournée vers l’avenir – on pria Le Couteur d’y bâtir 7 logements en R+7 (donc 1 par étage). « Le Couteur, connais pas, c’est qui ? ». Eh oui, sauf à évoquer leurs dernières intrigues avec Portzamparc ou Nouvel, les médias traditionnels vous ont laissé dans l’ornière… heureusement que LFAC (ça va les chevilles ?) et d’autres vous tendent la main pour en sortir !

Jeune brestois, Jean Le Couteur (1916-2010) devait épouser une carrière d’officier dans la Marine, comme son père. Mais, doué en dessin (croyez-moi, ça aide), il largua les amarres et mis cap à l’est : direction les Beaux-arts, d’abord à Rennes puis à Paris, dans l’atelier d’A. Perret (un grand maître, ça aide aussi). Bien, mais la guerre éclata. Il rejoignit alors le groupe d’Oppède (Vaucluse) où il se lia d’amitié avec B. Zehrfuss puis revint à Paris, en 1944, pour passer son diplôme et repartit aussi sec en Tunisie pour retrouver le même Zehrfuss. Ensuite, il accompagna P. Herbé (désormais leur ami commun) en Afrique noire pour élaborer le principe de maison préfabriquée de type « tropical »… aux côtés de Jean Prouvé. Ah ! la vie est formidable lorsqu’elle est jalonnée de belles rencontres ! À la fin des années 1940, Eugène Claudius-Petit, alors ministre de la reconstruction, rappela tout son petit monde en métropole : le train des Trente Glorieuses, encore à quai, les attendait. Plus tard, en 1963, il refit une pige en Afrique, toujours avec son associé P. Herbé, mais cette fois-ci à Alger pour signer son chef d’œuvre : l’extraordinaire basilique du Sacré-Cœur. Enfin, en 1975 à Paris, il livra une remarquable résidence au 6-10 rue Guynemer (6e), lieu huppé face au Jardin du Luxembourg où les bras-cassés sont tricards. Mais figurez-vous qu’entre-temps, et ce dès 1968, il fut aussi réputé d’avoir « inventé » le Cap-d’Agde, station balnéaire dont la réputation aujourd’hui n’est plus à faire, où il fut l’architecte en chef alors que sa réputation, la sienne, était déjà faite. Quant aux collaborations concernant le génial Jean Prouvé, le plus simple et le plus évident serait de vous reporter à la sublime monographie « La poétique de l’objet technique » aux éditions Vitra Design Museum.

De retour à notre immeuble, j’y relève trois ingrédients remarquables : sa façade volumétrique contrecarrant l’alignement sur rue, son « pass technique » cautionnant l’innovation, et enfin l’interdisciplinarité des métiers formellement affichée. L’alignement, pour l’ordre et la perspective… avorton sorti des entrailles du baron H. (si vous voyez de qui je parle) où tous les immeubles sont alignés au garde-à-vous, épaules contre épaules, raides, bordant les rues de murailles en pierre et fer. « Désalignez-moi !… ». Co-rapporteur du projet de règlement de Paris, Jean Le Couteur transgressa cet ordre inscrit au règlement provisoire de 1950 pour y fixer son point de vue dans un saillant encorbellement horizontal. Ce non-alignement augura, ailleurs par creusement, des compositions plus ouvertes amorçant le concept d’îlot ouvert. Ouf, on respire ! Quant au « pass technique », j’entends par cette appellation le passage du post-traditionnel, avec son revêtement en céramique et ses gabarits de fenêtres et ses rambardes déjà vus, au moderne par l’intégration d’éléments industrialisés : ici, outre la magistrale porte d’entrée, dans les remplissages des redents par des panneaux préfabriqués en aluminium strié – certains pleins, d’autres percés d’oculi – que Jean Prouvé assembla même en façade de sa propre maison prototype à Nancy (1954). Mesdames et messieurs, entendez-moi bien, dès lors qu’il y a du Prouvé il y a un bond en avant ! Enfin, l’interdisciplinarité. D’abord, des rencontres déterminantes – se souvenir d’Oppède et de l’Afrique – qui forgèrent en lui, au-delà des amitiés, la volonté ferme de faire collaborer étroitement d’autres acteurs. Puis, une évidente intention de mettre en œuvre une synthèse des arts et des techniques, où tous feront corps dans le processus de conception et où tous seront récompensés de voir déployées les richesses de leurs expertises dans une construction de qualité à l’esthétique nouvelle. Car la technique aussi, lorsqu’elle est maîtrisée, est esthétique.

Le Couteur, qui voulait que chaque bâtiment ait sa propre identité, y apportait toujours des solutions nouvelles. Alors, considérant les contributions de Prouvé et de Lenoble, et celle aussi d’Herbé, cet immeuble est – me semble-t-il – l’un des plus vifs témoignages de ce compagnonnage où l’architecture est le vecteur d’un esprit collectif.

LFAC

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