des vagues de lumière resplendissante!

26 rue Vavin. Paris 6e

immeuble d’habitation – 1913

Henri Sauvage 1873-1932

C’était une fin de matinée ensoleillée. Je sortais du Jardin du Luxembourg et m’engouffrais dans la rue Vavin à destination du bâtiment que je devais photographier, un « monstre ». Le ciel était bleu, avec un soleil d’enfer. Arrivé au croisement de la rue Notre-Dame-des-Champs, je l’aperçu de loin et… je pris une viennoiserie à la boulangerie du coin, la main un peu tremblante. La bouche encore pleine et l’appareil photo en main, je m’avançais lentement vers l’immeuble en question: un « dieu-vivant fait bâtiment » puisqu’il s’agit de celui d’Henri Sauvage et de Charles Sarazin, livré en 1913, sis au 26 rue Vavin (Paris 6e).

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Ebahi et silencieux, je vis alors comme un vaisseau couvert de faïence blanche éclatante d’où partaient de chaque côté d’un corps central et tout en verticalité des rubans de jardins suspendus moutonnant des terrasses évasées en gradins successifs et s’étirant vers le ciel. Pour ce type d’immeuble, l’apparence prime. L’architecte et son associé comptaient faire au départ un bâtiment d’une dizaine d’étages, finalement réduit à six, s’inscrivant dans le cadre de la « Société des logements hygiéniques à bon marché » qu’ils avaient créé. Influencés, nous dit-on, par un modèle de sanatorium, ils déposèrent en 1912 un brevet concernant un système constructif intitulé « procédé de construction à gradins », et l’éprouvèrent derechef ici. La géométrie étant ainsi définie, restait à trouver l’esthétique dans le prolongement de l’étiquette hygiéniste originale. 

Couvrant le béton de carreaux aux bords biseautés de grès cérame émaillé blancs, avec des contre-points bleus, issus de la faïencerie Boulenger & Cie (cf. Métropolitain parisien), l’enveloppe confère au bâtiment les avantages du matériau de revêtement grâce à ses caractéristiques particulières que sont la salubrité (il est lavable à grande eau, voire « auto-nettoyant » par temps de pluie) et l’économie (résistant, il ne requiert pas de coût d’entretien); la solution est ainsi hygiéniste et à bon marché, la preuve en est par son parfait état de conservation. L’architecte réunit ici la technique et l’esthétique, soit l’essentiel des espérances pour tout promeneur passant devant. Un an après le naufrage du RMS Titanic, sortait de terre un vaisseau amiral (voir aussi l’Immeuble et piscine des Amiraux) d’une architecture rationaliste parisienne, jalon d’une époque créatrice et innovante en matière d’architecture urbaine, rompant avec le classicisme du modèle haussmannien.

Ce n’est qu’après avoir pris quelques clichés que je me décida de regarder à nouveau la façade, cette fois-ci non pas au travers d’un appareil photo mais avec mes yeux, et le filtre de ma pensée. Et mon regard glissa sur cette façade lisse, avec ses carreaux blancs répétés à l’infini (ne pas les compter, me dis-je!), et leur nombre et leur agencement impeccable conférant à la façade une homogénéité et une harmonie qui me bercent et me donnent un sentiment de confort, un confort de lecture (dans le sens de lire une façade), un bien-être qui donne libre cours à mon imagination qui surfe sur ces vagues (les balcons filants), des vagues blanches écumées de bleu et chargées d’algues vertes (la végétation), ici et là des radeaux bruns échoués (les volets).

Je suis emporté d’une vague à l’autre – elles n’en finissent plus ces vagues de lumière! – de plus en plus hautes, immenses et répétitives, comme si elles s’étaient formées d’une mer gigantesque! Je vois une façade mouvante, me bringuebalant d’un côté l’autre, comme dansant sur un bateau ivre rimbaldien, m’emportant vers un littoral sauvage, inconnu, vers ces fameuses « Péninsules démarrées ». Les lèvres des vagues blanches me surplombent et semblent presque me submerger de leurs masses aux éclats miroitants. Cette façade me domine, et m’impressionne. Et pourtant, il n’y a rien à craindre d’elle, elle semble calme. Et je ferme les yeux,  pour me laisser embrasser dans ses bras écartés de part et d’autre de son buste gonflé et proéminent (deux bow-windows encadrant son sternum), et m’embarquer vers la matrice d’une architecture futuriste (voir également l’architecte italien A. Sant’Elia), ou vers des horizons improbables, peu importe.

Signature (Sauvage)

Cette façade est animée, je veux dire par là qu’elle est mouvante, et émouvante, avec qui on échange un dialogue invisible et muet. Et je rouvre les yeux. Là, en bas sur le trottoir d’en face, j’ai le vertige, celui qui renverse les sens, comme emporté par un flot de rêveries, un transport exalté, halluciné… par cette mer venue du ciel.

LFAC

 

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