Halle Pajol, esplanade Nathalie-Sarraute (18e).
Livrée en 2013 par Françoise-Hélène Jourda.
HEUREUX SONT celles et ceux qui, un livre de poche à la main, n’ont à faire qu’un petit bout de chemin… En milieu urbain, pour une âme vagabonde, le plaisir qu’offre la lecture commence souvent par une délivrance : trouver un refuge – de préférence aéré, calme et verdoyant – où se poser pour se laisser entraîner, au fil des pages tournées, dans une autre aventure. Encore faut-il, une fois s’être engouffré dans le vacarme et la pollution des rues environnantes, parvenir prestement à cette retraite tant convoitée (un luxe parfois hors de portée) sans trop errer. Eh bien – permettez que je vous tutoie ? – si tu habites dans le 18e arrondissement face au faisceau des voies ferrées de la Gare de l’Est que borde le Jardin d’Éole (haut-lieu des « crackos », nous dit-on) tu es plutôt verni ; à quelques pas de là, côté ouest, se trouve la Halle Pajol qui est (aussi) là pour toi, toi le paisible citadin en quête d’un morceau d’éden à portée de main.
LA HALLE PAJOL est l’unique réalisation parisienne de cette grande architecte écologiste, Françoise-Hélène Jourda (1955-2015), trop tôt emportée par la maladie. Diplômée de l’École d’architecture de Lyon en 1979 et auteure de premières excellentes œuvres (associée à Gilles Perraudin notamment) dans la métropole dont l’ENSA Lyon « ouverte sur le ciel », cette lyonnaise a toujours eu le cœur vert. Militante de la première heure pour les constructions économes en énergie et adaptées aux nouveaux modes de vie, elle comprit très tôt (c’est-à-dire avant tout le monde) qu’il fallait intégrer dans sa réflexion les leitmotivs tels que « la chasse au gaspi » ou « on n’a pas de pétrole mais des idées ». Sauf qu’au pays du « gaulois réfractaire » les clients, la prenant certainement pour une marginale, lui indiquèrent d’aller voir ailleurs si ils étaient… ce qu’elle fit, évidemment, et nos voisins germains s’enorgueilliront de dérouler le tapis à cette pionnière en architecture éco-responsable. Cependant, à Paris, ça turbinait drôlement… jugez-en par vous-même ! Sur cette friche ferroviaire enclavée entre les rues Riquet et du Département, un premier projet fut proposé en 1994 ; en 2001 on ouvrit une consultation et en 2002 on élabora un pré-programme qui mena, en 2004, à la création de la ZAC Pajol. Attention, attachez vos ceintures, ça va accélérer ! En 2005 on travailla à la faisabilité de la Halle, en 2007 on organisa un concours et en 2008 le site fut qualifié d’éco-quartier. Eh bien figurez-vous que, vraisemblablement après une longue et mûre réflexion, nos autorités se décidèrent à la consulter : en l’occurence pour la constitution du dossier. Une fois son travail accompli et une poignée de mains, on lui a certainement dit : « Merci Madame l’architecte » ; sauf que Jourda se porta candidate au concours, s’y maintint malgré les vociférations d’aucuns, et finira par l’emporter.



LÀ OÙ JADIS, de 1926 à 1929 dans le cadre d’un agrandissement de la gare, la Compagnie des chemins de fer de l’Est y avait installé ses services des douanes et messageries, au nord de bâtiments en béton était érigée – couvrant les voies de dessertes – une structure métallique aux vastes sheds : la halle des messageries. Après avoir accueilli plus tard les halles de l’arrondissement puis des entrepôts de la SNCF, l’heure était donc venue de valoriser le site dont la future Halle Pajol serait le bâtiment-phare de la ZAC. Il fut convenu qu’elle logerait une auberge de jeunesse, une bibliothèque municipale, une salle d’assemblée-spectacle et un jardin public intérieur ; et il fut stipulé, afin d’étiqueter le projet architectural d’écologique, d’engager une démarche de développement durable. C’est pourquoi le projet de Jourda répondait à la qualification de « chantier propre », qu’il préservait le patrimoine architectural et que le bâtiment serait « à énergie positive ». Et, éco-logiquement parlant, notre experte en éco-responsabilité livra en 2013 une réalisation exemplaire.




DONC AUJOURD’HUI le long d’une esplanade doublant la rue Pajol, portant d’imposants sheds dotés de panneaux photovoltaïques (3.500m2) au sud et vitrés au nord, se développent sur 140m de long onze hauts portiques en acier. Et sans les toucher, un linéaire de bâtiments (sur 20m de large) vient s’y glisser : ils sont bardés de bois, vraisemblablement du mélèze, ocre ici et brun là. Grâce à son rythme régulier et l’utilisation d’une palette réduite de matériaux et de teintes, la façade – aérée – est donc unitaire et clairement lisible. Bien sûr, omniprésent hormis les planchers (mixtes bois-béton), tout le bois vient d’exploitations éco-gérées. Et via un interstice (au n°12) où l’on se glisse, après quelques pas dans une cavité façonnée, nous voilà introduits dans un nouvel espace qui – d’emblée – nous saisit : un jardin couvert, vaste de 2.500m2. Ici, à l’abri sous la même structure dédoublée, et – grâce aux sheds – dans un clair-obscur maîtrisé, s’étire… ce petit coin de paradis. Borné d’un côté par les bâtiments de bois et ajouré de l’autre par de sophistiquées croix de Saint-André, se dessinent des cheminements bordés ici et là de fins et longs plans d’eaux verdoyants où se miroite notre nouvel et reposant environnement. Et là, nous attend un banc. Désormais assis sous cette majestueuse nef des temps modernes, où règne un silence religieux qui en pousserait certains à quelque moment de recueillement, l’heureux citadin du coin – parmi la sûreté de l’acier, la chaleur du bois et la quiétude de l’eau – ouvre son livre de poche sous un trait de lumière et s’abandonne.

DANS LA SOCIÉTÉ, parce que responsable de la transformation des modes de vies en bâtissant des édifices de notre temps, l’architecte se doit d’être engagé. C’est pourquoi, en avance sur son temps et ne voulant pas « laisser des cicatrices », Françoise-Hélène Jourda rêvait également de voir se multiplier des constructions bio-dégradables (qu’elle initia) qui, répondant aux besoins présents, seraient naturellement remplacées par celles qui conviendraient à la génération future. Cependant la vie va, les gens avec, chacun préoccupé par ses nécessités. Lors elle s’en est allé, de là où (nous dit-on) on ne revient pas, laissant ici comme une donation avec la positive conviction que la relève saura en faire bon usage. Une voie est tracée, pour vivre et habiter autrement.
LFAC