Figure libre.

Patinoire de Saint-Ouen, 4 rue du Docteur Bauer (Saint-Ouen, 93).

Livrée en 1980 par Paul Chemetov.

Ici à Saint-Ouen, ça aurait pu ressembler à « Holiday on ice chez les métallos » vu le parti adopté par Chemetov pour sa patinoire municipale. Imaginez : voir des types robustes, aux corps velus et moulés dans des une-pièces à paillettes, s’exercer à faire des doubles lutz piqués ou autres pirouettes arabesques… comme on dit en bout de zinc au troquet du coin : « ça aurait eu de la gueule » ! On était à la fin des années 1970, en pleine période disco, avec ses boules à facettes, ses futals moulants et ses chemises aux cols pelle-à-tarte rehaussés de couleurs improbables ; bref, c’était le temps du déglingo. Et au-dehors des dancefloors, sur le terrain de l’architecture, alors que le métal reprenait du poil de la bête (voir le Centre nautique à Aubervilliers, Kalisz et Perrottet, 1969) et que les mégastructures habillaient déjà les bâtiments les plus prometteurs (voir le Centre Georges-Pompidou, Piano et Rogers, 1977), ici la manifestation d’une beauté formelle s’évanouira le temps aidant, par manque d’entretien patent. Grandeur et décadence d’un haut-lieu d’architecture moderne.

Pour le grand public, où l’architecture se borne le plus souvent au faste du Château de Versailles et à l’intemporelle « élégance » du style haussmannien, le nom de Paul Chemetov (1928-2024) lui vint aux oreilles lors de l’inauguration du monumental Ministère de l’économie, des finances et du budget (1988) du côté de Bercy… voir notre publication du 2 janvier 2022. Pour les initiés, l’architecte se révéla déjà au sein de l’AUA (l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture, fondé en 1960 par J. Allégret). Là, après avoir étudié à l’École nationale des beaux-arts de Paris (notamment dans l’atelier de G. Gillet) dont il sortit diplômé en 1959, il livra notamment avec son binôme J. Deroche au sein de cette structure de type coopératif – et véritable pépinière de talents – des bâtiments en béton brut. Ses recherches sur la mise en œuvre de ce matériau hors pair l’amenèrent, plus tard et en son nom propre, à gagner le concours pour les équipements publics souterrains des Halles (1985). Mais aux temps de l’AUA, aspirant à composer une architecture différente par une recherche de solutions nouvelles appliquées à des formes ingénieuses, et s’appuyant sur le génie de Miroslav Kostanjevac (leur ingénieur attitré), Chemetov s’aventura ici à mixer la malléabilité et les performances structurelles du béton armé précontraint à celles de précision et mécaniques du métal afin de réaliser ce projet au programme plus vaste que la parcelle qui lui fut attitrée.

Après l’engouement des Jeux Olympiques d’hiver de 1968, à Grenoble et son Stade de Glace (R. Demartini et P. Junillon) avec sa spectaculaire couverture – faite de quatre paraboloïdes hyperboliques – conçue par l’ingénieur N. Esquillan (auteur notamment des couvertures des Halles de Fontainebleau et du CNIT), la popularité des sports de glace connut en France une véritable explosion. Dès lors, des municipalités envisagèrent de construire ce type d’équipement public qui attirait petits et grands ; et l’une des premières d’entre elles fut la ville de Saint-Ouen. Aussi, nous dit-on, comme Fernand Lefort (métreur en bâtiment, prisonnier de guerre puis résistant) alors maire PCF depuis l’après-guerre entretenait avec l’architecte d’excellentes relations, c’est tout naturellement que maîtres d’ouvrage et d’œuvre – « la mano en la mano » – offriront aux audoniennes et audoniens les îlots Robespierre et Pasteur (1977 et 1980) pour lesquels – en partie – Chemetov recevra le Grand prix national de l’architecture en 1980. Mais, concernant seul le projet de patinoire (son chantier et sa pérennité), il y a eu – comme qui dirait – des fautes de carre.

Les besoins s’exprimaient comme suit. Équipement public : patinoire. Programme : piste de 56x26m pouvant accueillir 600 patineurs et 600 spectateurs, parking de 750 places en sous-sol. Calendrier : 1975-1979. Rien de plus banal, diriez-vous, sauf qu’à quelques pas au nord-est de la mairie, la rue du Dr Bauer se dédouble et libère une parcelle… trop étroite ! Qu’à cela ne tienne, l’infrastructure commandant la structure, Chemetov suspendra la patinoire à l’étage. Sur quatre piles carrées (4m de côté) en béton armé, où viendront se loger les ascenseurs desservant aussi les niveaux du parking, seront fixées deux poutres monumentales (90m de long) : le tout participera à porter les poutres qui supporteront le plancher précontraint de la patinoire, vaste espace libre de porteurs et baigné de lumière naturelle par les dalles de verre couvrant le grand pan oblique nord ; rue et accès au parking seront alors à couvert sous les porte-à-faux. Quand architecte et ingénieur de talent travaillent de concert, les difficultés techniques évoluent en acrobaties : doubles lutz piqués, le jury appréciera. Mais c’est alors que survint, chantier faisant, le gadin… aïe ! La SERAF (Société d’Étude et de Réalisations d’Application du Froid), qui finança le projet contre une concession de 30 ans, a un trou dans la caisse : la prestation est stoppée, l’entreprise rentre aux vestiaires, et la ville – par une pirouette arabesque juridique – prend le relais en ruinant sa trésorerie. Résultat : la cassette municipale étant à sec, tombera sur la ligne budgétaire ayant pour objet « entretien courant » l’avarice. Depuis, de rouge et de blanc, ses belles couleurs ont pâlies ; et la belle s’est endormie. L’administration la ferma provisoirement (en 2020) puis définitivement (en 2022) dans l’attente d’une future destination, nous dit-on, en discussion. J’allais oublier : saviez-vous que, après l’inauguration, on se creusa toujours la tête pour savoir ce qu’on y joindra au rez-de-chaussée ? Un bowling et des commerces voyaient le palet passer entre leurs jambières alors qu’un supermarché levait sa crosse en l’air en signe de victoire. Grandeur et décadence, vous disais-je… mais séparons le bon grain de l’ivraie, s’il vous plaît : grandeur architecturale et décadence patrimoniale.

Mais au-delà de l’audace formelle ici exprimée dans l’architecture de Chemetov, là où l’AUA s’en tenait à un strict rationalisme constructif, ce dont il apparaît dans cette réalisation majoritairement métallique – tout comme celle majoritairement minérale du côté de Bercy – c’est la fascinante aisance de l’architecte à assembler tout un amas hétéroclite d’éléments constitutifs, de la mégastructure et l’imaginaire qu’elle suggère au moindre détail du travail façonné ici ou là en serrurerie. Malgré les âges, c’est de la belle ouvrage.

LFAC

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