Fondation Louis-Vuitton, 8 avenue du Mahatma-Gandhi (Paris 16e).
Livrée en 2014 par Frank O. Gehry.
« Oyez, oyez, braves gens ! Le plus grand architecte du moment construira un musée pour l’homme le plus riche, à Paris. » [NDLR : nous avons traduit l’annonce pour une meilleure compréhension]. Dans l’attente – insupportable – de voir les premières esquisses, on imagine bien l’émotion qui s’empara d’un landerneau parisien tout émoustillé car, en effet, l’onction de Notre Grand Bienfaiteur (un certain Bernard A., par souci d’anonymat) se porta – sans surprise – sur le Grand Vizir de l’architecture contemporaine et internationale : Frank O. Gehry. Alors, et vous l’imaginez bien, l’architecte était attendu au coin du bois, en l’occurrence le Bois de Boulogne, au sud du Jardin d’acclimatation (qui était déjà dans l’escarcelle du « mécène ») et à deux pas du magnifique Musée des Arts et Traditions Populaires de Dubuisson malheureusement laissé à l’abandon et dorénavant en cours de réhabilitation (ça aussi dans la bourse de qui vous savez) par le même architecte alors que tout oppose l’exubérance des formes de l’un à la subtilité formelle de l’autre. Ainsi va le monde.
Et d’autant plus attendu que l’architecte américano-canadien, pourtant déjà « pritzkérisé » (en 1989), avait quelque peu déçu jadis avec son American Center (1994, aujourd’hui renommé Cinémathèque française) dans le Parc de Bercy. En vingt ans, la star mondiale de l’architecture – petit et large de taille dans son éternel costume noir sur t-shirt noir lui donnant une allure ramassée, l’homme au visage pâle garni de cheveux blancs et de verres épais semble habité d’une assurance déconcertante : sorte de maître Yoda hormis « t’aider, je puis » – s’est construit une renommée telle une marque de fabrique (comme d’autres, dans d’autres domaines, ont fait avec leur soda ou leur jean) avec son architecture aux formes complexes, déstructurées et « gratuites ». Par exemple : la Maison dansante (1996) à Prague, le Musée Guggenheim (1997) à Bilbao, l’Experience Music Project (2000) de Seattle ou le MIT Stata Center (2004) à l’université de Cambridge (Massachusetts, E.U.). On pourra dire aussi, sans malignité, que sa réputation fit naître parfois l’improbable : entre autres, la récente Tour de la Fondation Luma (2021) à Arles, ville d’art et d’histoire plutôt réputée pour son théâtre antique et ses arènes. Ainsi va l’architecture contemporaine.



Ici, le programme était des plus familier : faire du Gehry. Sauf que la ville de Paris, officiellement pour « garantir l’esprit du lieu » – officieusement pour mettre son grain de sel, exigea que la construction soit « légère et transparente ». « No problemo », répondirent en chœur nos deux demi-dieux ; dont acte. Mais avant d’essayer d’interpréter ce qui fut réalisé ici, permettez-nous de vous affranchir à propos du mythe… celui de la création, bien sûr, et valable pour toute construction gehrienne. Au commencement, le projet était informe ; Frank O. froissa sa feuille de papier et la jeta dans la corbeille ; la boule roula sur l’anneau du panier (ne marquant pas 2 points) et atterrit directement (par on ne sait quel divin dessein) dans le scanner : aux ingénieurs en aéronautique de faire le reste. Genèse d’une œuvre – parodiée d’ailleurs dans un épisode des Simpson – dont les formes « accidentelles » résultantes permettent (oh miracle !) de négliger le redressement automatique du logiciel photo. À quelques approximations éditoriales près, la procédure fut – pour la fondation – respectée. Ainsi va la technologie, ainsi va Gehry.
Souvent, devant telle architecture, le badaud (parce qu’il s’agit d’une « architecture spectacle ») s’interroge et se perd en conjectures. Rassurez-vous, c’est normal ! Et c’est là, tout expert que nous sommes, que nous intervenons en faisant appel à quelques analogies poétiques bien senties : les uns y voient « un nuage de verre couvant un… ? », d’autres « un grand vaisseau toutes voiles (de verre) gonflées voguant sur… ! ». Pourquoi pas, sauf que l’architecte – maître des horloges – parfait l’intuition des premiers : « […] couvant un iceberg au milieu des arbres. » (sic) et le grand patron – maître des lieux – d’ajuster la vision des seconds : « mon vaisseau amiral des arts… et du luxe »




Au-delà de ces querelles de clochers (spécialistes, architecte ou milliardaire), le quidam – lui – pourra tout de même s’extasier sur tout un éventail de choix et de solutions techniques ou esthétiques. Par exemple, le gréement de douze voiles – gonflées du vent d’ouest dominant – composées de milliers de panneaux de verre translucide et soutenues par un jeu savant de poutres en bois et en acier (en guise de bômes ou de palans) qui, paradoxe oblige et brevets techniques à l’appui, doivent résister à… l’effort du vent. Mais aussi sur ce fameux « iceberg » (la coque) quant à lui aux formes organiques, complexes et déstructurées, habillé de milliers de panneaux de béton blanc fibré UHP disposés de biais donnant l’illusion – nous précise l’architecte – d’un « tremblement de terre » (re-sic). Enfin, revenant à cette allégorie aux grands voiliers (sa passion, nous dit-on), le grand vaisseau amiral de la flotte du numéro un mondial du luxe est « posé » sur une étendue d’eau alimentée par une cascade à pente douce – figurant la houle moutonneuse – au-devant (ou presque) de sa proue. Au total, quand bien même cette architecture correspond à l’attente d’un certain public dont l’expression d’admiration se concentre en une glabre interjection : « waouh ! », il faut tout de même bien se rendre à l’évidence que nous avons là, sous nos yeux, un objet architectural monstre (150m de long, 40m de haut) répondant au statut de merveille d’ingénierie et de technique. D’ailleurs, les réalisations de Gehry – à l’instar d’une Tour Eiffel (chef-d’œuvre d’ingénierie) ou d’une Tour de Pise (défiant les lois de l’apesanteur) – sont devenues des attractions touristiques à défaut d’intégrations urbaines dont il s’en moque comme de son premier t-shirt… et dans 50 ans (durée de la concession), pour celles et ceux qui seront là, on en reparlera. Quant au style Gehry, en définitive, c’est celui de « la fin des interdits » (comme le suggérait Paolo Portoghesi à la Biennale de Venise de 1980) où chacun sera libre d’interpréter l’univers formel de l’architecte.
Ce musée privé, consacré à l’art moderne et contemporain, renvoie à l’image de marque du luxe : c’est grandiose et ça brille, avec un semblant de transparence. Jadis, il y avait ici un bowling… certains y verront encore une allégorie au style combiné de l’équipe à la manœuvre.
LFAC
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