un jardin vertical, plissé et minéral.

25 bis rue Benjamin-Franklin . Paris 16e 

immeuble d’habitation – 1903

Auguste Perret 1874-1954

Pour mon premier immeuble à visiter, je n’avais pas choisi le moindre puisqu’il s’agit de celui d’Auguste et Gustave Perret situé au 25 bis rue Benjamin-Franklin (Paris 16e). Mon paquetage de promeneur au complet (un appareil photo à la batterie pleine et à la carte-mémoire vidée, un carnet de notes à spirales, un stylo-bille qui fonctionne et une casquette en cas de soleil), je pris le métro et descendis à la station Trocadéro où je profitais un instant de la vue perspective en m’avançant un peu sur l’esplanade. Magnifique.

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M’engageant ensuite dans la rue qui montait et tournait sur la droite, je vis au loin se dégager de l’alignement sur rue deux grandes verticalités. « Le voilà », me dis-je. Tout en m’avançant vers l’immeuble, j’entendis alors comme une voix me disant d’aller au préalable dans le jardin d’en face afin de prendre du recul. Ce que je fis, naturellement.

Là, dans cet environnement paysager en contre-bas où se côtoient arbres et arbustes en fleurs avec ici un cours d’eau et là un escalier en terre et en bois, je me retournais et je vis s’élever d’entre les arbres, avec beauté et grandeur, une façade faite de verticalité, de mouvement et de rythme.

De verticalité parce que cette façade, hormis un « cheminement » latéral (nous y reviendrons plus tard), est flanquée de deux bow-windows toute hauteur puis, en son milieu d’un troisième comme tiré vers l’arrière du bâtiment et dégageant ainsi sur ses côtés des renfoncements interstitiels, à l’image d’un voile qu’on aurait mis en volume en le plissant, lui donnant alors de l’ampleur, et du mouvement. Du rythme car on s’aperçoit, après quelques instants, que cette façade est tramée de lignes horizontales et verticales régulières dont les espaces sont remplis soit de baies vitrées soit de panneaux à motifs floraux. Et je compris désormais pourquoi la voix m’indiqua ce point de vue: il s’agissait en fait de me montrer que deux jardins se répondaient, non pas comme dans un miroir mais en complémentarité l’un de l’autre, comme si un dialogue paysager s’était établi entre celui en contre-bas, étagé et végétal où j’étais encore et celui de la façade que j’allais rejoindre, vertical, plissé et minéral.

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Désormais au pied de l’immeuble, bâti en 1903 par les frères Perret qui optèrent pour une structure porteuse en béton armé à la manière d’un squelette leur permettant de l’articuler comme on le ferait avec un paravent que l’on plierait et déplierait à volonté dont les cadres seraient remplis ici de fenêtres miroitantes comme des étendues d’eaux et là de panneaux ornementaux tels des parterres de fleurs, je vois deux plaques en céramique encadrant l’entrée de part et d’autre du seuil: l’une aux noms des architectes, l’autre portant le nom de son auteur Alexandre Bigot. Un jardin, c’est sans doute son interprétation du bonheur que le céramiste plaque ici sur la façade de l’architecte. Du béton et des fleurs, en voilà de la poésie urbaine! Mais c’est aussi une révolution esthétique car, là où on aurait dû voir un appareillage en briques, on voit de la verdure, une verdure pérenne puisque faite en grès flammé.

"motifs floraux" (Perret)

À l’heure où certains habillaient la « Parisienne » de robes style Belle Epoque, d’autres habillèrent une façade d’une robe plissée brodée de lauriers; peut-être pour la consacrer à Apollon, dieu grec des arts. Aujourd’hui, alors que les murs végétaux sont très tendance, hier une démarche conjuguée technique et artistique offrait à cet immeuble une esthétique à nulle autre pareille. Et puis, qu’est-ce qu’un jardin vertical en ville lorsqu’il est à ambition écologique (ou à destination politique) où nul ne peut aller flâner? Ici, on se promène avec les yeux. Le long des chemins organisés autour des espaces fleuris ou miroitants, le regard et l’imagination du passant se promènent et s’arrêtent, ici ou là, et repartent vers d’autres étendues, et ainsi de suite pour aller peut-être plus haut vers les nuages, en prenant pourquoi pas le « cheminement » latéral – exprimé plus haut – pour redescendre au plus vite et recommencer, en tout cas en se souvenant de celui en contre-bas où il y retournera, assurément.

L’imitation de la nature est une proposition d’épanouissement, d’ouverture, comme le fait cette façade dépliée, déployée et fleurie. Parfois considéré comme un refuge, nostalgie du paradis perdu, éphémère, le jardin ici pétrifié sur la façade devient, par sa nature, éternel, et élève nos âmes.

LFAC

 

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