Architecture, principe de suspension.

Fondation Avicenne (ex-Maison de l’Iran), CiuP – 27D boulevard Jourdan (14e).

Livrée en 1969 par Claude Parent (avec Moshen Foroughi, Heydar Ghiaï et André Bloc).

BÂTIMENTS DES PLUS REMARQUABLES, il est davantage vu des automobilistes roulant à pleine vitesse sur le boulevard périphérique – du côté de la Porte de Gentilly – que des quidams qui s’aventureraient dans le sud de Paris par-delà le boulevard Jourdan… Raison pour laquelle, bien qu’au-delà du bon sens, ce « bâtiment manifeste » (comme l’appelait son auteur) très tôt devenu une icône avant-gardiste auprès des initiés fut tardivement inscrit aux MH ? Comme quoi, pour apprécier quelque grand œuvre, hormis l’œil mieux vaut avoir des jambes ! Celles-ci nous mènent donc aujourd’hui en limite méridionale de la Cité internationale universitaire de Paris où, plus d’un demi-siècle déjà, Claude Parent livra la Maison de l’Iran (de nos jours : la Fondation Avicenne).

MALICIEUX ET ENJOUÉ ARCHITECTE à la très belle carrière riche en constructions sophistiquées, Claude Parent (1923-2016) put très tôt compter sur des rencontres déterminantes. Par ordre d’entrée en scène, nommons : Ionel Schein, André Bloc et Paul Virilio. Avec Schein, futur animateur d’une architecture prospective sur l’habitat mobile rencontré sur les bancs de l’ENSBA, ils fondèrent en 1953 une éphémère agence d’architecture [aucun des deux n’étant diplômé, c’est André Malraux qui les introduisit « sur références »] posant sur plans de nouvelles conceptions architecturales. Puis vint Bloc, fondateur de la revue L’Architecture d’aujourd’hui et du groupe Espace mettant en scène – dans une nouvelle esthétique constructiviste – la « couleur dans l’espace », qui l’amena à une approche plus plasticienne du bâti en adhérant notamment à une « synthèse des Arts ». Enfin suivra l’aventure d’une architecture oblique, élaborée avec Virilio, où tous deux redéfinirent l’entité « corps et espace » au sein du groupe Architecture Principe qu’ils fondèrent dès 1963. Alors que Parent livrera seul la Maison Drusch (1965, Versailles) avec son cube renversé à l’oblique, ensemble ils réaliseront l’Église Sainte-Bernadette du Banlay (1966, Nevers) aux deux coques de béton armé s’emboîtant.

ACCUEILLIR LES ÉTUDIANTS DU MONDE ENTIER… tel était, dès 1925, l’ambitieux projet de l’industriel français et philanthrope Émile Deutsch de La Meurthe (1847-1924). Il fera construire le premier bâtiment sur un vaste terrain de 9ha – étendu aujourd’hui sur 35ha – qui fut alloué au sud de Paris : la future Cité internationale universitaire de Paris (CiuP). Alors que de nombreux pavillons parsemaient déjà la Cité aménagée en un parc, l’ancienne étudiante Farah Diba – qui résidait au Collège néerlandais avant de devenir l’épouse du chah d’Iran – émit le souhait d’y faire représenter son pays. Le projet de la Maison de l’Iran était né, Moshen Foroughi et Heydar Ghiaï – deux illustres architectes iraniens – établirent les plans (façon Bauhaus aux motifs persans) et l’administration française les refusa. Allons bon !… qu’à cela ne tienne, la francophone et francophile reine sortit de sa manche une carte maîtresse : son ami André Bloc (ici officiellement plasticien-conseil), lui-même ami d’A. Malraux et d’un jeune architecte prometteur, Claude Parent. Ni une ni deux, Bloc et Parent reprirent tout de zéro : l’administration française valida et les autorités iraniennes maintinrent tout de même, réputation oblige, Foroughi et Ghiaï sur les bristols pour l’inauguration du bâtiment. La future Fondation Avicenne (du nom d’un illustre médecin et philosophe iranien du Xe siècle) s’établira alors au sud du parc de la CiuP pour y loger 100 chambres d’étudiants, des locaux communautaires et l’appartement du directeur.

LE TERRAIN DICTANT TOUJOURS SES LOIS en matière de construction (nature du sol, orientation et proximités), le génie de l’architecte de talent réside à tirer profit des contraintes pour proposer des solutions innovantes. Et ici exigu et en bordure du boulevard périphérique, donc commandant une construction en hauteur et obligeant une façade écran aux nuisances acoustiques, son sous-sol était un instable gruyère au calcaire grossier exigeant une réduction des points d’appui. Bigre !… qu’à cela ne tienne, Parent et Bloc adoptèrent un parti radical : celui d’une macro-structure verticale où le programme, majoritairement opacifié, sera suspendu. Des six puits creusés jusqu’au bon sol, ils érigeront donc trois puissants portiques métalliques parallèles (hauts de 38m) qu’ils raidiront par deux plateaux d’entretoises : l’un en toiture et l’autre à mi-hauteur. Y seront ensuite boulonnées des traverses et suspentes (en IPN) qui supporteront deux blocs superposés de quatre étages chacun (les chambres d’étudiants) séparés d’un vide en partie occupé par l’appartement du directeur. Enfin, entre les pieds des portiques, le sol libéré sera partiellement occupé par des constructions basses et désaxées – donc dynamiques – logeant les activités communautaires.

PUIS VIENT LE TEMPS d’une plastique à peaufiner, pour lire enfin le bâtiment avec les lunettes de l’esthétique. Contrasteront aux deux imposants parallélépipèdes rectangles blancs suspendus : une ossature noire, détachée de ceux-ci, distinguant sa vérité constructive et graphique ainsi que les deux peu épais volumes intermédiaires, comme creusés dans la masse, aux teintes et sombre et claire. S’opposera aux deux pignons et façade ouest constitués de panneaux opaques : celle aux bandeaux vitrés tout hauteur derrière de profondes loggias filantes, totalement ouverte sur la parc. On comprend alors comment s’organisait chacun des niveaux : d’ouest en est, un couloir de distribution puis les chambres ; ceux-ci seront alimentés par un ascenseur (à la cage auto-portante) dont la particularité est qu’il constitue le seul élément intérieur qui relie, depuis le sol, tous les étages. Enfin, s’extrayant des presque monochromes volumes côté périphérique, les volutes inversées d’un escalier métallique noir viendront ponctuer d’un autre signe de modernité la silhouette du bâtiment. On regrettera, toutefois, que les autorités iraniennes n’aient pas voulu y intégrer le mobilier sur mesure dessiné par l’architecte.

ENFIN QUEL ACROBATIQUE ESPRIT – plein « de turbulence et de croisade » selon Julien Gracq – anima ce chantre des plans inclinés (à cet égard, voir les dessins à l’encre ou au crayon des années 1960) qui s’aventura ici à concevoir, au final, une construction carrément orthogonale ! Çà et là à Paris, bienheureux seront ceux qui s’émerveilleront devant l’éventail d’architectures que Parent – le « poète des lignes » – proposa ; par exemple : avenue Vincent-d’Indy (12e) le géométrique et brutaliste collège Germaine-Tillion (1987) tout de béton matricé enrobé ou encore, rue Brancion (15e) flânant du côté du Parc Georges-Brassens, le pyramidal et coloré théâtre Silvia-Monfort (1991) tout de tôles obliques vêtu et enlacé au pied d’une rampe descendante sublimant l’événement de sa perception.

LFAC

En savoir plus sur LA FAÇADE AU CARRÉ

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture