Piscine Roger-Le-Gall, 34 boulevard Carnot (Paris 12e).
Livrée en 1967 par Roger Taillibert.
NON CROYANT EN LA LIGNE DROITE, faite « pour le rangement » disait-il, ce grand maître de l’équipement sportif travaillait essentiellement les courbes, dynamiques par essence. À l’énergie formelle, ses installations sportives se distinguaient par leurs plastiques organiques telles de spacieuses sculptures, fussent-elles souples ou « en dur » : ici un vélum, là une coque. Féru de sport, et pratiquant lui-même, il avait également – pour ainsi dire vissé au corps – une philosophie du défi : trouver, par le biais de l’expérimentation, des solutions innovantes et fonctionnelles pour animer ces espaces d’activités physiques. Conjuguant maîtrise technique et habileté motrice, Roger Taillibert traduira ici la noble pratique du sport dans l’acte de bâtir… là où certains se découvrent.
L’ESPRIT DU SPORT, qui s’exprime également dans la performance, se concrétisa dans l’exécution de ses enceintes qui se donnent à voir avant d’y pénétrer. Intimement liée à l’univers du sport, l’œuvre architecturale de Roger Taillibert (1926-2019) laissa par ailleurs au patrimoine mondial deux de ses plus célèbres monuments : les elliptiques Parc-des-Princes (1972) à Paris comme bastionné de portiques aux fins voiles hérissés et Stade olympique de Montréal (1976) au haut mât oblique d’où se déploie – à l’opposé du funiculaire – une couverture mobile. Diplômé en 1955 de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, il sera chargé dès 1966 (pour le Ministère de l’Éducation nationale et des Sports) des recherches de structures dans le domaine sportif alors qu’il inaugurait à Deauville la piscine olympique au mince toit de béton « s’apparentant à une vague s’éteignant sur la plage ». Certes instruit aux structures paraboloïdes en béton auprès de Félix Candela, il achevait cette année-là un séjour à l’Institut Polytechnique de Stuttgart où un certain Frei Otto (futur auteur des toitures du Parc olympique de Munich) y avait fondé un département orienté sur les structures légères. Naissait donc dans l’imaginaire de Taillibert la concrétisation de toitures suspendues en membrane tendue mais aussi, parce qu’étendant ses recherches aux structures mobiles, rétractables.

LE SPORT POUR TOUS, parce que facteur d’épanouissement et considéré comme service d’intérêt public, fut dès 1958 la ligne politique fixée par Maurice Herzog (ancien alpiniste) alors Haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports. Alors que la construction de logements battait son plein, les équipements de sports et de loisirs (notamment en plein air) accusaient un certain retard d’autant qu’ils étaient souvent réduits à des rectangles de pelouses entourés de pistes d’athlétismes à côté d’un bloc-vestiaires. Fut donc engagé un plan d’investissement national dont fit partie un ambitieux programme d’apprentissage à la natation. On organisa alors au milieu des années 1960 des concours sur le principe de modèles-types de piscines économiques (éventuellement découvrables) et, grâce à la préfabrication, faciles à dupliquer : par exemple le modèle évolutif P.I.A.M. (de H.-P. Maillard et P. Ducamp) ; puis dès 1971 viendra enfin l’opération « Mille piscines » dont on retiendra l’emblématique modèle Tournesol (de B. Schoeller). Cependant, au début des années 1960, J.-C. Dondel et R. Dhuit avaient conçu en extension du Centre international de séjour de Paris – entre le boulevard Carnot et l’avenue Maurice-Ravel (12e arrondissement) – la piscine d’été du Club des Nageurs de Paris (CNP). En accord avec son président Roger Le Gall fut décidé en 1966 que l’équipement répondrait aux objectifs définis par les autorités, en l’occurence l’équiper de structures légères et mobiles pour une pratique en toutes saisons. Au regard de la complexité technique de ce type de constructions s’imposa alors le nom de Taillibert.




UN CHAPITEAU, aux câbles soutenant une toile plastique, couvre le grand bassin ; puis, en quelques minutes, celle-ci se replie au sommet d’un mât et découvre l’installation désormais en plein air. Imaginant ce principe novateur tel « un parasol repliable » en un instant, l’architecte avait donc fait œuvre d’une grande ingéniosité ; nous sommes en avril 1967, c’était une première, et le public resta scotché. Cette piscine expérimentale (prévue pour accueillir plus de 1.000 personnes par jour y compris le scolaire) était également dotée – au surplus du bassin sportif, de 50x15m équipé d’un mur mobile séparatif, découvrable et de ses plages avec gradins – d’un solarium et d’une pataugeoire ; quant au bâtiment « en dur » formant une barrière visuelle depuis le boulevard, il comprenait un second bassin (destiné aux plongeons) ainsi que tout le tralala en annexes : accueil, vestiaires, administration et locaux techniques. Sachez enfin que, pour mettre en musique cette chorégraphie fonctionnelle et technique, Taillibert s’entoura de pointures : l’expérimenté ingénieur Stéphane du Château pour la tubulure du mât et Frei Otto, dont le Pavillon de l’Allemagne de l’Ouest – au principe similaire mais fixe et transparent – faisait sensation à l’Expo 67 de Montréal, pour la mise au point du vélum.

UNE TOILE D’ARAIGNÉE l’été et un chapiteau l’hiver, en toutes saisons ce système de toiles tendues rétractable couvrant environ 1.500m2 fonctionne comme suit… si on simplifie. Placé sur la terrasse du bâtiment « en dur », un mât haut de 27m constitué de trois tubes ronds en acier entretoisés est haubané de réseaux de câbles en acier : trois vers les massifs d’ancrage assurant le contrepoids, dix autres vers des points de fixation aux pieds de jupes coupe-vent hautes de 2m. Alors que ces dix points d’accrochage de la toile (un vélum en polyester translucide enduit de PVC) sont entraînés vers le sommet par des chariots automoteurs, une quinzaine de points intermédiaires suspendus à d’autres chariots sont tractés par des filins s’enroulant sur le tambour d’un treuil en pied de mât… et voilà, ça se replie. Évidemment et inversement, ça se déplie aussi… abracadabra ! Et pour être complet, afin d’instaurer un micro-climat pareil à une plage l’été en plein soleil, fut installé un soufflage d’air chaud et un chauffage au sol des plages où l’évaporation permanente leur assure un sol sec.
BREVET DÉPOSÉ la même année, il renouvela la mise en œuvre de son invention – telle une sculpture mobile – pour la piscine Georges-Hermant rue David-d’Angers (19e, 1972) doté là d’un bâtiment « en dur » plus avenant. Participant à décloisonner l’architecture, Taillibert libérera le rapport de l’humain avec le bâti afin qu’il n’ait devant lui que la perspective de l’espace où il demeure.
LFAC
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