Logements sociaux « La Citadelle », 152 avenue d’Italie (13e).
Livrés en 1984 par Vittorio Mazzucconi.
HORS DE L’IMAGINAIRE, POINT DE SALUT !… Par-delà cette locution un tantinet ésotérique se superposant à un prévisible effondrement social, veuillez entendre : l’utopie post-moderne fit la courte échelle à la culture architecturale pour aller voir ce qu’il y avait derrière le haut mur du tout-contemporain. Là, gisait le corps d’un géant : l’Histoire ; et, au loin semant derrière lui quelques reliquats d’âme, l’homme fourbu qui marche. Se retournera-t-il enfin pour mesurer qu’elle fut sa place dans une ville forcenée ? Question ouverte, depuis belle lurette, à laquelle tenta d’y répondre un singulier personnage.
PEINTRE ET PHILOSOPHE SUR LE TARD, Vittorio Mazzucconi – né à Grosseto (Italie) en 1929 – eût une carrière d’urbaniste et d’architecte où il tenta de coordonner ses quelques passions. S’ennuyant ferme à l’École Polytechnique de Milan, il l’abandonna pour voyager en solitaire où ses seuls compagnons de route – hors des sentiers battus – n’étaient autres que Wright, Mies van der Rohe ou Le Corbusier tous trois non diplômés. Malgré quelques participations infructueuses à des concours (Les Halles, l’Arche de La Défense, le Ministère des Finances ou l’Opéra Bastille), son atypique parcours l’amena cependant à construire en France en trois occasions. En 1976, il livrait à Paris – au 22 avenue Matignon (8e) – un immeuble de bureaux (vu sur LFAC en février 2021) qui énonçait, dit-il, un « rapport dramatique entre tradition et nouvelle harmonie, passé et futur, matériel et spirituel » où une composition en verre fumé et aluminium couleur bronze fut greffée à une façade existante – prétendument effondrée – reconstituée pièce par pièce. Puis, à la station de sports d’hiver Le Lioran (Cantal), il livra en 1980 un complexe résidentiel et « L’Arche des Neiges » : centre polyvalent de sports et d’activité – à la piste en matière synthétique remplacée en glace pour une patinoire – partiellement enterré dont les murs en pierre sont chapeautés de paraboloïdes hyperboliques en bois lamellé. Et en 1981, la RIVP (Régie immobilière de la ville de Paris) le mandata pour réaliser un ensemble de 66 logements sociaux au 152 avenue d’Italie et 2-14 rue du Tage (13e arrondissement).



PLUTÔT FAUBOURIEN, l’environnement urbain fut marqué par les architectures imposantes de l’opération « Italie 13 » auxquelles s’ajoutèrent de hautes tours isolées telles que Super-Italie (1974, par M. Novarina) quasiment en vis-à-vis et Chambord (1975, par M. Holley, D. Mikol et G. Brown-Sarda) à quelques mètres au sud-ouest. Comme ce contexte motiva l’architecte-urbaniste à manifester sa pensée critique sur la ville des années 1970, il érigera alors une forteresse. Traduite en une architecture « défensive » faisant écho à la théâtralité de son post-modernisme, où coexistera le souvenir du passé rehaussé des signes de la contemporanéité, elle sera réalisée – en rivalité avec les grandes rénovations urbaines – à une échelle plus humaine et à la matérialité plus sensible. Dans ce fil de pensée, il la nommera « La Citadelle ». Quant à la parcelle, un site d’habitat délabré à démolir, elle s’étendait d’est en ouest de l’avenue d’Italie à la rue de l’Industrie tout en longeant la rue du Tage. Quelque peu tarabiscotée, elle imposait à l’architecte d’élever un bâtiment au n°148 de l’avenue à relier au reste des logements en contournant par l’arrière un immeuble d’habitations (en R+11) construit en 1961 au n°150. Mazzucconi organisera aussitôt l’ensemble en trois bâtiments qui donneront sur un semblant cœur d’îlot : le futur jardin Paul-Nizan à aménager.



AU PIED DES LOGEMENTS, c’est depuis l’avenue d’Italie que l’on découvre un premier geste sensible : l’architecte dessina là une place d’angle. Pareille à une anti-chambre de plein air, les nombreux passants y croisent les rares résidents qui – par-delà une entrée en baïonnette – se glissent au cœur de « La Citadelle » où, isolées des nuisances de la ville, des galeries couvertes longent le jardin intérieur pour les mener aux entrées des différentes bâtiments. Généreux traitement d‘angle ouvert sur la ville où dialoguent public et privé, cet artéfact urbain sert aussi d’avant-scène au décor architecturé mis en œuvre : une complexe composition lyrique où se mêlent, çà et là, nombre d’attributs de sa singulière post-modernité. On y retrouvera, comme attendues, quelques réminiscences aux références traditionnelles. Par exemple ces profonds toits mansardés (à quatre pans) qui nous rappellent la géométrie des toits parisiens, ou bien ces murs en pierres calcaires dans un appareillage de moellons aux insertions de pierres de taille. Comme déconstruits et restructurés, Mazzucconi atteste par leur symbolique présence qu’avec lui les ruines d’antan ne seront à jamais condamnées à disparaître. Et post-modernité oblige, où la nouvelle harmonie construite réside entre sentiment et raison, les racines du passé embrasseront la modernité.


PAR UN ASSEMBLAGE SAVANT, il plaça ici ou là des éléments aux matériaux issus du temps présent. Dès la place d’angle, une tour ronde et une tour carrée (évocations médiévales) en béton brut gris pour l’une et en verre raidit d’ossatures tubulaires rouges pour l’autre ; plus loin et pêle-mêle, d’oblongues lucarnes ou des oriels aux verres réfléchissants contrastent – dans un jeu équilibré de pleins et vides – avec des murs « d’enceinte » comme partiellement effondrés (remparts de l’hypothétique forteresse) et travaillés en béton banché au-devant du mur « neuf » couvert d’enduit. Bref, ses façades proposent une architecture onirique où la présence d’outre-tombe du passé vient se rappeler à l’hétérogénéité contemporaine : trait d’union d’une architecture qui se mesure sur un temps long. Côté jardin, là où s’épanouit la vie de famille, le langage de l’architecte s’assagit. Des murs lisses, sobrement enduits, s’extraient de nombreux bow-windows (aux garde-corps stylisés en ferronnerie) qui offrent aux séjours des appartements de larges vues sur l’apaisant jardin au cœur de la forteresse : espace paysager propice au recueillement, loin des tourments et des dissonances caractérisant la ville des années post-1970 chahutées.
D’AUCUNS PENSÈRENT… que le lyrisme avait ses limites. En témoignent ces grandes baies réfléchissantes (en haut du pignon sud) qui accueillaient ciel et soleil en masque du mur mitoyen : des cœurs de pierre les opacifièrent… ami(e)s poètes, bonsoir ! Silencieux, le solitaire Mazzucconi poursuivra son odyssée pour appareiller à Athènes et y ériger La nuova Agora : une antique place publique moderne. Sempiternel instable équilibre d’une culture architecturale post-moderne entre imaginaire et réalisme.
LFAC
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