L’architecture « à grands traits ».

Ex-siège social de l’agence Havas, 136 avenue Charles de Gaulle (Neuilly-sur-Seine, 92).

Livré en 1972 par Michel Andrault et Pierre Parat.

ANPAR… acronyme peu gracieux qui pourtant, jadis, ouvrait les portes du sublime en matière d’architecture. Alors lauréats de leur premier concours, Andrault et Parat étaient de fait (en 1957) dans l’urgence de fonder leur agence. Endossant respectivement les rôles de coordinateur et d’intuitif au sein de l’agence, l’eau et le feu, Michel Andrault (1926-2020) et Pierre Parat (1928-2019) étaient aussi – sur leurs temps libres – l’un sculpteur et l’autre peintre. Et c’est peut-être, certes au sein d’une organisation où se mêlèrent compétences et talents au service de la créativité, dans cet interlude poétique de la pratique artistique que jaillirent de l’esprit de ces deux hommes tant d’audacieux prototypes. Tous à la plastique recherchée, et donc à mille lieux de tout stéréotype, c’est naturellement que l’Histoire les firent séjourner au panthéon de l’Architecture. Et c’est pourquoi, dans nos pérégrinations à la recherche des architectures mémorables en petite couronne parisienne, nous marquerons encore une fois l’arrêt – après la Tour Totem (1978) et l’ex-POPB (1984) et la Fac Tolbiac (1973) – devant l’ex-siège social de l’agence Havas, ici à Neuilly-sur-Seine.

Pour mémoire, nommons tout d’abord quelques œuvres majeures (hormis celles déjà évoquées plus haut et dans nos publications passées) bâties par ces deux messieurs qui illuminèrent la profession et donc notre environnement au quotidien. Toutes plus remarquables les unes que les autres, elles sont incontournables, et par leurs empreintes mémorielles, elles sont inoubliables. Du religieux : la basilique Madonna delle Lacrime à Syracuse (1957-1994, Italie) avec sa structure conique et nervurée en béton armé, du tertiaire : l’ex-siège des AGF « Los Cubos » à Madrid (1981, Espagne) aux boîtes autonomes suspendues à une ossature très charpentée, et de l’habitat : l’ensemble « Les Pyramides » à Évry (1981) au système constructif en cellules superposées en terrasses.

Pour introduire ce bâtiment qui s’imposa sur l’avenue Charles de Gaulle, artère qui relie la Porte Maillot à l’esplanade de La Défense, il nous faut vous conter une petite anecdote quasi théâtrale. Au préalable, sachez que : uno, la commune de Neuilly n’était pas réputée pour sa qualité architecturale, c’est le moins qu’on puisse dire ; et secundo, que Jacques Douce (alors président de l’agence de presse et de publicité Havas) avait nommé lauréat d’un concours restreint lancé en 1968 le projet d’Andrault et Parat. Acte I, scène 1 (le bureau du maire où celui-ci, Achille Peretti, sermonna les architectes convoqués autour de la maquette) : « De toute façon, l’avenue du général de Gaulle sera blanche ! ». Acte II, scène 1 (plus tard dans le même bureau, G. Pompidou s’adressant par téléphone au maire) : « Ce projet me plaît. » Tout écueil étant définitivement écarté, cet immeuble de neuf étages (16.000 m2 SHON) sur trois niveaux de parking (250 places) vit donc le jour.

Pour l’inscrire dans son écrin historique, c’est-à-dire au sein des projets sus-cités, voyons un peu ce qui caractérise – d’une manière générale et succincte – l’architecture d’Andrault et Parat. Officiellement, dans les écrits dits de référence, on vous parle d’expression des circulations, d’éclatement des volumes et d’affirmation des structures ; mais ici, nous vous parlerons aussi de cohérence volumétrique, d’unité matérielle et d’impression force. Effectivement, sont mis en exergue dans l’architecture d’Andrault et Parat – prenant par exemple et respectivement la Fac Tolbiac et la Tour Totem : l’expression des circulations verticales, dans les fûts lisses repeints en blanc de l’une et celui lavé et cannelé de l’autre ; l’éclatement des volumes, avec les ensembles de gros cubes superposés de l’une et les grappes de petits blocs accrochées de l’autre ; enfin l’affirmation des structures, par les dalles champignons en béton de l’une et les poutres consoles reliées aux piles de suspente de l’autre. Eh bien ici à Neuilly, avant les rénovations successives de Jean-Michel Wilmotte (en 1993) puis de l’agence Silvio Petraccone & Michel Vodar Architectes (en 2010) pour des raisons de sécurité et d’accessibilité aux handicapés, dans le grand volume cylindrique situé au tiers de la longueur sur l’avenue – qui, derrière des rangées de poutres en acier affirmant la structure du bâtiment, participe à l’éclatement des volumes – se déployait du hall d’entrée un grand escalier d’apparat. Bref, voilà une façade « trois-en-un » qui confirma les analyses référencées.

Bien. Mais nous affirmons ici, comme souvent avec ces deux architectes, que ce bâtiment est né avant tout du dessin. Et plus précisément des dessins « à grands traits » des mains de Parat, qui piochait à l’envie dans sa fameuse réserve de feutres à pointes moyennes ou larges. D’eux, pareils à des œuvres abstraites, qu’ils soient monochromes pour évoquer des principes techniques (où l’on distingue notamment le portant et le porté) ou bien surchargés de couleurs pour expliquer l’organisation des espaces (aisément identifiables grâce à une logique d’assemblage), se révélaient la cohérence des volumes – qu’ils soient cubiques, cylindriques ou obliques – tous justement associés dans un ensemble à la plastique audacieuse. Là, nulle place n’était faite à quelques scories stylisées ; non, là, tout n’était qu’innovation… et intuition. De ces grands formats, sur papier ou calque, où sont naturellement esquissés par des traits vifs les intentions de modénature sont aussi dépeints en quelques aplats une palette réduite de matériaux premiers (acier, béton et verre) qui confèrent à leurs constructions une unité matérielle, et par conséquent un confort visuel. Et enfin, ce qui donne à ces dessins un cachet particulier, c’est cette impression force qui s’en dégage : l’effet de masse. Rappelons un instant à notre mémoire la Fac Tolbiac et la Tour Totem et l’ex-POPB, et associons à ce trio celui de Neuilly… Eh bien, le caractère commun qui domine l’impression d’ensemble de chacun est cet effet physique monstre, colossal, et qui pourtant donne aussi au quidam un étonnant sentiment de légèreté presque désinvolte de maîtrise tant ce bâtiment (et les autres aussi) se suffit à lui-même.

Malgré les rénovations et la mise en peinture des aciers Corten (pourtant auto-patinés par la rouille), c’est toujours la force tranquille qui réside ici. Dans ce geste total, à la gestion maîtrisée des pleins et des vides par-delà l’expression de structures « vraies », Andrault et Parat réalisèrent une fois de plus – et au grand plaisir (nous dit-on) de son commanditaire – de la grande Architecture.

LFAC

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