Les coques rouges.

Conservatoire de musique et de danse, 13 avenue de la Résistance (Montreuil, 93).

Livré en 1976 par Claude Le Goas.

D’aucuns diront : « le communisme, ça a quand même du bon ! » Et pour cause, tenez… prenons l’exemple du segment très particulier que fut l’architecture des Trente Glorieuses dans ce qui fut nommé « la ceinture rouge » où jadis, d’Aubervilliers à Ivry-sur-Seine en passant par Montreuil, ont fleuri parmi les plus beaux (comprenez exprimant le fruit de recherches formelles et constructives innovantes) spécimens de bâtiments administratifs, d’ensembles d’habitations et surtout d’équipements publics, qu’ils aient été à destination de pratiques sportives ou culturelles. C’est pourquoi, après avoir vu le Centre nautique d’Aubervilliers (J. Kalisz et J. Perrottet) et avant de s’aventurer dans le fabuleux labyrinthe architecturé du centre-ville d’Ivry-sur-Seine, nous continuons l’exploration de cet univers architectural – démodé, mais incontournable pour tout amateur de splendeur – à Montreuil pour y (re)découvrir, parce que nous avons tous son image imprimée dans notre mémoire, son surprenant Conservatoire à Rayonnement Départemental.

Au cours des années 1960, la municipalité de Montreuil s’engagea dans une politique urbaine de grande ampleur afin de revaloriser son centre-ville, en l’occurrence le secteur La Croix-de-Chavaux, en établissant un programme qui comprenait – à proximité de la station de métro éponyme – plus de 700 logements, un centre commercial, des cinémas et un centre d’affaires organisés autour d’une place publique. Claude Le Goas (1928-2007), diplômé de l’École Spéciale d’Architecture et alors urbaniste-conseil auprès de la ville depuis 1958 – où il réalisera notamment, avec Gilbert-Paul Bertrand, l’extraordinaire zone industrielle « verticale » Mozinor en 1973 ainsi que, avec Serge Lana, le complexe C.G.T. en 1974 – en dessinera le plan masse à partir du principe d’un « urbanisme sur dalle » où, par rehaussement au-dessus de galeries techniques, un parvis piétonnier sera protégé des flux automobiles. Là, André Grégoire (maire de Montreuil) et Léon Nerville (directeur de l’École de Musique) porteront de concert le projet d’y inscrire un équipement culturel dit « de haut niveau » participant à l’animation et au décor de ce nouvel espace de vies : un Conservatoire de musique et de danse, alors à l’étroit dans ses locaux de la rue d’Estienne d’Orves. Inauguré le 2 octobre 1976, ce bâtiment au parti architectural – c’est-à-dire autant esthétique que technique – audacieux adopté par Le Goas suscitera nombre de critiques laudatives.

Parce que situé au cœur du programme urbain, c’est par des portiques ménagés dans le centre commercial – tels des fenêtres urbaines – qu’on perçoit depuis l’avenue de la Résistance d’abord des bribes de coques rouges suspendues, invitant le visiteur à se déplacer pour s’en approcher, invitation redoublée par un hall d’accueil entièrement vitré, couronné d’un auvent en dents-de-scie. Et c’est là, depuis la place apaisée, que – véritablement – l’architecture de l’édifice se donne à nous : en deçà d’une façade de béton et de verre à peine perceptible, une multitude de tubes rouges emboîtés dans une rigoureuse résille métallique sont projetés au-dessus de l’espace public. Ce parti procéda de la gestion géographique de l’aménagement du programme auquel il fut astreint. Ainsi, dans une raide et massive enveloppe de béton les travaux de groupe seront dispensés dans une grande salle de danse (ici en sous-sol) et une salle de spectacle (là à l’aplomb en rez-de-chaussée) alors que les travaux personnels seront logés dans de légères et arrondies coques d’acier indépendantes dans le prolongement d’une ossature (poteaux et poutres) métallique où résident, dans un entre-deux matérialisé par des baies vitrées tout hauteur, des halls d’attente étagés. Ou comment Le Goas traduira le fonctionnalisme – la forme suit la fonction – à son avantage, avec audace et originalité.

Et oui, audace et originalité sont bien au rendez-vous ici, considérant en particulier le système constructif associant les coques et la structure métallique ! Dans l’obligation de concentrer dans un espace restreint un nombre important de petits locaux à forte isolation acoustique, l’architecte s’orienta vers l’idée de concevoir des éléments individualisés et désolidarisés, bref des capsules en guise de boîtes à musique. Encore fallait-il trouver la matérialisation de leurs enveloppes : il s’agira – essentiellement pour des raisons de poids, d’étanchéité et de tenue au feu – de tôle d’acier enrobée de résine (en l’occurrence l’Hypalon, un polymère ultra résistant notamment utilisé dans le gainage de câbles). Convaincu dans ce choix par l’industriel en lieu et place de l’acier Corten initialement proposé, Le Goas put toutefois obtenir l’effet « d’oxydation ocre rouge » désiré par l’application d’une peinture de finition adéquate. Pour les installer, il se rappela la solution acier que J. Prouvé proposa à Le Corbusier – qui opta pour le béton – dans l’agencement des appartements à la Cité Radieuse : le casier à bouteilles, où les coques s’y logeront comme des bouteilles de rouge (en quelque sorte !). Le principe sera ici non seulement adopté mais amélioré. L’ossature métallique, dans laquelle sont disposées les coques, est composée d’un assemblage de tubes creux dans un système poteaux-poutres. Hormis sa lisibilité – sa vérité constructive – essentielle à l’esthétique générale, elle contient en son sein une résolution technique en matière de tenue au feu : elle est… irriguée. C’est-à-dire, lorsque la structure tubulaire est chauffée en cas d’incendie et évacue la chaleur vers des sorties situées au-delà du bâtiment, l’eau stagnante désormais chaude et en mouvement maintient le métal dans des températures en deçà des limites de sécurité. Quand la technologie se met au service de la technique enrobée d’esthétique, que demander de plus.

Au final, malgré des travaux de réhabilitation qui n’ont redonné vie « telle quelle » ni à l’animation d’antan de la place ni – par l’ajout d’édicules à but sécuritaire – au geste de l’architecte dans l’expressivité même du Conservatoire, cet édifice porte en lui et nous donne à voir une architecture dotée d’une pureté formelle issue d’un processus créatif innovant et rationnel, typiquement ancrée dans l’esprit du Mouvement moderne dont, lors de ces années, certaines communes de la « ceinture rouge » ne se sont pas privées de se dire, par-delà un engagement militant et son contingent d’illusions, qu’ « à l’impossible, nul n’est tenu ». Aussi, comme il semble évident, aujourd’hui plus que jamais, qu’une telle audace ne soit à nouveau permise, regardons une dernière fois dans le rétroviseur… avec un léger pincement au cœur : « Ex-fan des 70s, où sont tes années folles ? »

LFAC

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