Renaudie, d’entre les Étoiles.

DIPTYQUE IVRYEN 1/2

Partie des « Étoiles d’Ivry », avenue Georges-Gosnat (Ivry-sur-Seine, 94).

Livrée en 1975 par Jean Renaudie (et Renée Gailhoustet).

Il y a des étoiles qui brillent plus que d’autres, et dans la constellation de l’architecture moderne celle de Jean Renaudie est vraisemblablement une géante rouge. Qualifié à raison d’architecte de la complexité (rien à voir avec ses idées politiques en adéquation avec le programme soixante-huitard du PCF), il s’ingéniait à « retourner son équerre ». Par ce geste, il réserva à chacun de l’inattendu. Aux détours de savants cheminements, il trouva des solutions d’architectures aussi diversifiées que possible – parce que rien n’est défini une fois pour toute – qui offriraient à leurs occupants des « supports à l’imagination ». Et c’est ici, à Ivry-sur-Seine et de part et d’autre de l’avenue Georges-Gosnat (ex rue Lénine), qu’il dessina deux collines urbaines reliées par un pont habité : le Centre Jeanne-Hachette au sud et la Cité Voltaire au nord, l’ensemble formant – pour partie – ce qu’on appelle « Les Étoiles d’Ivry ».

Après avoir étudié l’architecture à l’ENSBA dans les ateliers d’A. Perret et de M. Lods, Jean Renaudie (1925-1981) – lauréat du Grand Prix National de l’Architecture en 1978 – s’associa dès 1960 à P. Riboulet, G. Thurnauer et J.-L. Véret pour fonder l’Atelier de Montrouge qui, par une approche collégiale, abordait la profession sous un angle nouveau, travaillant principalement sur la « complexité du fait urbain » tout en offrant à l’habitat des « solutions plus variées ». Après quelques réalisations remarquables, notamment une Crèche départementale (1964) à Montrouge et les Logements de fonction EDF (1967) à Ivry-sur-Seine, c’est à l’été 1968 – suite aux événements de Mai (pour divergence d’opinions) et à l’étude du projet d’urbanisme de la ville nouvelle du Vaudreuil (pour divergence de vues) – que Jean Renaudie quitta l’Atelier. C’est alors que Renée Gailhoustet (1929-2023), future ex-compagne et chargée de la rénovation urbaine du centre-ville d’Ivry-sur-Seine, l’appela à ses côtés et que leur (notre) histoire commence après qu’ils aient, ensemble et aussi sec, établi le plan définitif.

Alors qu’une crise secouait la profession (et l’enseignement) et aura pour effet une refonte de la pratique (et de la formation), à Ivry-sur-Seine se construisait – sous l’influence d’une municipalité résolue à préserver son tissu social – un point de référence fonctionnel et formel où la ville sera « le terrain de la pratique architecturale » et l’invention « son principe ». Gailhoustet et Renaudie, par convergence d’idées et faisant siens les propos de P. Riboulet « l’expression individuelle dans la nécessité collective », se débarrasseront du logement-type – parce qu’il n’existe pas d’habitant-standard – et le remplaceront par une individualisation de l’habitat qui sera désormais intégré dans un « tout » où bureaux, commerces, équipements administratifs et récréatifs participeront, autour de cheminements publics poétiquement nommés « promenées », à la constitution d’un paysage urbain recomposé et redevenu piétonnier.

Renaudie composera là, par contraste avec les tours doubles de Gailhoustet parce que « la ville est une combinatoire », un objet architectural – ex nihilo, la municipalité ayant fait table rase d’un habitat existant vétuste et insalubre – pareil à des collines habitées, une expérimentation d’habitat verdoyant qu’il poussera d’ailleurs en 1980 avec Nina Schuch et à flanc de colline cette fois-ci pour la rénovation du vieux Givors (Rhône).

De la complexité urbaine (et populaire) parce que, selon Renaudie, « les relations sociales en milieu urbain ne sont jamais simples et jamais juxtaposées les unes aux autres : elles s’interpénètrent et se superposent ». Alors, réunis par un pont habité, s’élèveront deux immeubles-collines aux terrasses à planter en cascade – tels de petits villages en pente où foisonne la végétation – d’entre les lignes brisées en façades, dessinées comme une variation sur le triangle, semblables à des « étoiles ». Organisé suivant le principe d’une continuité des volumes et des espaces (grâce à la diversité des nombreux cheminements : placettes, galeries abritées bordées de commerces, escaliers ou terrasses-jardins publiques), cet ensemble propose donc à l’usager de circuler – à l’abri et en plein air – et d’accéder à son appartement ou à son lieu de travail en milieu apaisé, hors des flux automobiles, tous comme imbriqués (d’où le terme de « complexité ») dans une combinaison d’éléments constitutifs de la ville rendue possible par le « retournement d’équerre », où une liberté toute neuve du plan permet – selon l’architecte – le travail de chacune des fonctions (circuler, se loger, travailler) pour elle-même ainsi que leur assemblage. Pionnier, Renaudie créa tout simplement (si on ose dire !), dans un écrin de béton brut (parfois teinté d’ocre dans la masse) et de verdure, une typologie de la ville alors inédite, une solution urbaine (et populaire) qui favorise les rencontres et les échanges. Aussi, n’oublions pas que, derrière ces façades où l’on devine, ici ou là par leurs baies vitrées, des jardins d’hiver ou des duplex aux détours de saillants étoilés, chaque logement est différent de l’autre – afin que chaque habitant se l’approprie – et, outre une habitabilité nouvelle, offre également une vue panoramique sur le centre-ville. Un centre-ville où, sous la conduite de René Gailhoustet qui déclinait alors – et entre autres – ses tours doubles, Jean Renaudie amorça et prolongera ses « Étoiles ». En 1972, il inaugura sa constellation – selon le principe de complexité décrit plus haut – en livrant l’immeuble Danielle-Casanova à l’est de la place Voltaire et à mi-chemin avec l’ensemble constitué par la Cité du Parc (1981) et l’École Albert-Einstein que livrèrent Nina Schuch et leur fils Serge Renaudie en…1982.

C’est en effet lors d’un sombre jour d’automne 1981 que, ici même puisqu’il y logeait, l’une des plus belles chandelles de l’architecture moderne fut soufflée, jetant alors dans la pénombre un pan entier de ce que nous appelons encore l’architecture. Renée, sa compagne bien plus que des « promenées », continuera – bon gré mal gré – leur grand œuvre, ce voyage passionné au cœur d’une architecture sociale, vivante et ébouriffante. Marchant à contre-courant d’une architecture (hors celle des « utopistes » ou de Moshe Safdie avec son Habitat 67 à Montréal) qui cherchait encore une issue à la mode des grands ensembles (ces immeubles-boîtes), ce duo d’ingénieux architectes-urbanistes – et militants, comme quoi « le communisme, ça a quand même du bon ! », notre série actuelle où déjà nous vîmes les œuvres de Kalisz et Le Goas – menèrent ensemble certainement l’une des plus extraordinaires expériences urbaines (avec celle du Front de Seine, peut-être) depuis l’après-guerre.

À suivre.

LFAC

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