Danse avec la façade.

Immeuble d’habitation au 67 rue Barrault – Paris 13e.

Livré en 1962 par Roger Anger & Pierre Puccinelli.

Au diable les façades sages et disciplinées, où la platitude le dispute à l’ennui, et sur lesquelles notre regard glisse et fuit vers un autre bâtiment, peut-être plus expressif et donc plus intéressant! Vivent les façades remuées, pleines d’intranquillité – pour reprendre le terme de Fernando Pessoa -, où le champ de l’expérimentation plastique favorise le mouvement et l’émoi! Et Soleil, dessine-nous des ombres… car par le chant silencieux de tes rayons, tu les pares, tu les animes, et alors elles dansent pour nous! Je vous invite à me rejoindre au 67 rue Barrault (Paris 13e), où croise la rue de la Colonie, afin d’observer une façade à effet d’optique, dont la perception change au gré de notre attention, que Roger Anger et Pierre Puccinelli (les architectes) réalisèrent au début des années 1960.

La résidence Barrault-Colonie, organisée sur 7 étages et regroupant 50 logements, est un immeuble d’angle qui possède – de fait – deux façades. À l’ombre, majoritairement plane hormis un jeu savant de balcons, celle sur la rue de la Colonie donne une impression somme toute commune et équilibrée, et n’annonce pas fatalement la volumétrie « agitée » qui anime, passé l’angle, l’autre façade. Sur la rue Barrault, orientée quant à elle plein ouest, celle qui fait l’objet de cet article nous propose une expérience cinétique par son unité plastique singulière. Je la qualifierais même de façade « démocratique », car chacun peut ajuster son point de vue suivant son positionnement. En effet, et nous y reviendrons, nous entrons ici dans le domaine pur de l’observable.

 

Pour patienter, sachez déjà que cet immeuble fut une des toutes premières signatures de l’agence qui réalisera, par la suite, une série d’immeubles – pour la plupart parisiens – dans ce registre caractéristique, avec toutefois des nuances dans la plastique générale. Aussi, montrant combien il était important pour eux d’intégrer les arts dans leurs réalisations, leurs halls d’entrée furent agrémentés notamment de fresques du mosaïste Charles Gianferrari (la plus spectaculaire étant celle de l’immeuble au croisement de l’avenue Paul-Doumer et de la rue Scheffer, des mêmes architectes).

Enfin, faisons une brève halte technique, et notons ici l’emploi prépondérant de deux matériaux: le béton pour la structure plastique (construction et volumétrie) et la pâte de verre pour la finition. Cette dernière détient trois qualités déterminantes: une mise en œuvre aisée, une protection totale du support, et une flexibilité esthétique grâce à la dimension réduite et proportionnée de son format carré sur laquelle tout sera tramé. Concernant le béton, matériau qui a mauvaise réputation – c’est dommage! – parce que trop fréquemment employé de manière tout-venante et sans ménagement, n’oublions pas qu’il est à l’architecture depuis plus d’un siècle ce que la terre est à l’agriculture: la matière première, celle qui ouvre le champ des possibles à toute création. Et quoiqu’on en pense, le béton n’est autre que de la pierre reconstituée moderne, et la pierre est la base de toute construction. Dont acte.

 

Ah!, nous revoilà dans la sphère de l’observable, celle de l’œil et de l’interprétation. Et que voyons-nous: une façade en dents de scie? Je dirais plutôt à redents et en quinconce, où les étages semblent s’être décalés les uns des autres de presque une demi-trame et donnent, par juxtaposition, l’impression d’une imbrication des volumes. Dans la pratique, par son linéaire supplémentaire et l’angle qu’il forme, le redent est un moyen que l’architecte utilise pour donner à la façade une possibilité d’augmenter la captation de lumière ainsi que le nombre de vues. Et donc, des faces nouvelles apparaissent. Et lorsque le soleil s’invite, les ombres se multiplient tout autant. Dès lors, la façade se transforme, quelque chose bascule dans notre vision, et l’illusion optique se produit. Une révélation dont je ne vous divulguerai pas l’artifice, le secret de fabrication, parce que pour que la magie opère, il convient de ne pas dévoiler le mystère.

Mais tout de même, j’y vois… un froissement maîtrisé, une façade organisée comme un assemblage d’oppositions, de va-et-vient incessants, où l’esthétique abstraite est composée de formes géométriques simples et répétitives donnant l’illusion du mouvement. Je distingue ici une étude sur la beauté spatiale, pareille à de l’art visuel, quasi hypnotique tant qu’il s’adresse à un œil réceptif, celui – par exemple – qui rappelle à sa mémoire les œuvres de Vasarely. Nous voilà face à une illusion optique matérialisée, une expérience sensorielle entre ce que nous voyons et ce que nous ressentons, tantôt dans l’inconfort, tantôt dans le confort, comme bercés entre alignements et décrochages successifs des volumes saillants et de leurs ombres. Et ce ballottement optique nous mène presque au vertige.

 

Alors, afin de retrouver notre équilibre visuel, nous faisons des petits pas d’ajustement: on s’avance, on recule, on fait des pas de côté. Bref, on danse avec la façade! Oui, ici nous sommes invités à nous mouvoir avec elle, dans une observation récréative. Dans ce cas, laissons-nous porter par cette musique entêtante écrite à quatre mains, celle que les architectes et le soleil composèrent pour nous comme une valse à trois temps: lumière, volume et ombre. Dansons, chers lecteurs et lectrices, entraînés par ce tempo effréné au rythme des redents, balançons-nous comme le font ces étages qui glissent les uns parmi les autres dans ce mouvement enivrant! « Et Paris qui bat la mesure, Paris qui mesure notre émoi, Et Paris qui bat la mesure, Me murmure, murmure tout bas. Une valse à trois temps, […] » (Jacques Brel).

Improbable moment, où un petit être de chair – le promeneur – et un colosse de pierre – la façade – auront partagé, le temps d’un instant, dans un mouvement à deux, une complicité immatérielle; où l’un et l’autre, chacun à leur tour finalement, menèrent la danse, dans une progression erratique, à la lisière du fantastique. Et à la fin, le promeneur repartira dans le tourbillon de la vie, alors que la belle façade déjà guette son prochain partenaire, un inconnu parmi la foule… Ainsi va la vie, manège enchanté que l’on prend parfois à la volée!

LFAC
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