Hôtel des ventes Drouot, 9 rue Drouot (Paris 09e).
Livré en 1980 par Biro & Fernier.
JUGER, SANS CONJECTURER, telle est la question à la lecture d’une architecture. Et combien elle semble inabordable lorsque les références, fondations de tout savoir, viennent à manquer ou se perdent dans l’oubli !… notamment pour celles et ceux qui s’aventurent à vouloir voir au-delà des apparences, parfois trompeuses, les intentions traduites par une expression telle que celle architecturée en façades de l’Hôtel des ventes Drouot par Biro & Fernier. Il y a quelques temps déjà, parce qu’absolument moderne, leur maison bleue (rue de Reims, 13e) nous avait tapé dans l’œil avec ses pare-chocs de polystyrène – en vérité, une ITE avant l’heure – d’un « bleu blanc » pareil à l’œil du voyant au sens rimbaldien. C’était en 1971, une époque encore formidable ; c’était avant le crépuscule des modernes, dix ans avant Drouot. D’aucuns diront que le postmodernisme ne fit qu’accompagner un mourant à sa tombe, d’autres que son avènement était inévitable : l’éclatement des formes suit l’éclatement des fonctions. Bref, ce que l’on voit n’est pas (ou n’est plus) forcément ce qui paraît.
ÊTRE ÉCLECTIQUE en architecture, c’est aussi prêter le flanc aux conservateurs qui veulent genrer suivant les apparences, classer les uns avec les autres pour ordonner leur pensée… alors exposée à quelques sentiments momentanés. Tous prospectifs qu’ils étaient, voir par ailleurs leur « Ville en X » lorsqu’ils étaient encore membres du GIAP, André Biro (1926-2017) et Jean-Jacques Fernier (1931-2020) ne furent pas de ceux qui surfent sur une vague jusqu’au rivage sablonneux où des hourras unanimes viennent les couvrir d’une hermine-éponge. Non, ils s’escrimèrent sans relâche – comme d’autres inconnus au bataillon – pour faire « le pas en avant » moderniste et ne pas se complaire dans un style, le style étant l’argument (vide de sens) du poseur. C’est pourquoi, sans cesse, ils proposèrent à qui voulait bien le voir des esthétiques qui bousculèrent les convenances : des logements expérimentaux livrés en à peine six mois (cité Falguière, 15e), des façades tertiaires aux coques moulées en fonte d’aluminium (rue René-Boulanger, 10e) ou en redans vêtus de verre (rue du Dessous-des-Berges, 13e), sans oublier le splendide accueil – qu’on laissera à chacun le soin de découvrir – proposé aux résidents du 19 rue de Chaillot (16e), etc., etc., bref rien qui justifie une absence de monographie.

ET EN ARCHITECTURE, comme ailleurs semble-t-il, avant de juger il faut contextualiser. Dès les années 1970, l’architecture – française, par exemple – prit des coups en pleine face : les revendications (sociales) d’après Mai-68 touchant la profession et les universités, les conséquences (économiques) du 1er choc pétrolier stoppant les opérations urbaines ou les injonctions (esthétiques) d’un nouveau Président de la République – V. Giscard d’Estaing – qui, nous dit-on, voulait moderniser la France « sans rompre avec son passé ». La voie était désormais ouverte à un nouvel éclectisme où l’iconique style haussmannien (cher au patrimoine culturel) pourra s’exprimer d’outre-tombe du moment qu’il soit rehaussé d’atours contemporains, donc modernes ; éternel style fourre-tout, le postmodernisme en assumera la paternité. Aussi, nos deux architectes virent là un propice champ d’exploration : par exemple l’emblématique Hôtel Drouot, plaque tournante alors vieillissante d’un marché de l’art en pleine effervescence. Désuet, il fallait le moderniser ; Biro & Fernier poussèrent alors le projet à ses limites : naîtra un monument, le plus grand hôtel des ventes du monde avec ses 10.000m2 de surface de planchers, à l’esthétique – comme toujours – contestée.

UN ARCHITECTE, lorsqu’il est sage, ça construit avec son temps ; mais lorsqu’il est pétri de talent, ça anticipe… surtout un ex-prospectif (et ici nous en avons deux pour le prix d’un !). Au préalable et pour rappel, un éclectique – par définition – ne se borne pas à une école de pensée ; il est souple dans ses baskets et bouillonnant sous son crâne. Alors les idées fusent et les plus adaptées à la commande, moderniser « sans rompre avec son passé », seront retenues. En premier lieu, parce qu’un tel bâtiment c’est d’abord une masse et qu’il devait « accompagner » l’existant mitoyen (9e arrondissement oblige), il répondra au gabarit haussmannien : un bâti équivalent à un R+6 avec ses toitures mansardées et ses cours intérieures ombragées. Au surplus, on récupérera trois ensembles métalliques de l’ancien hôtel qu’on fixera plein axe rue Rossini. Puis, sur ce fond de calque patrimonial, viendront s’ajuster les attributs de la contemporanéité. Sur un omniprésent rythme vertical, qui partitionne les façades en notes sombres et claires, vient se plaquer – parmi une foultitude de détails recherchés – une haute strate de murs-rideaux en verre fumé parfois en bow-windows et souvent ornés de rideaux stylisés en fonte d’aluminium aux anneaux descendants. En dessous et au-dessus, deux autres strates s’ajoutent en seconde lecture : l’une mince en soubassement où apparaissent, ici et là, des stries claires et sombres de marbre et l’autre haute, fragmentée et plus aérée en retrait des balcons, où des boîtes de verre et d’acier galvanisé repassent le témoin à un couronnement haussmannien aux toits de zinc évasés percés de lucarnes à arcs cintrés. La boucle est alors bouclée, via des bouffées intermittentes pleines de modernité. Néanmoins, signe des temps où le beau et l’utile ne font pas bon ménage, on regrettera la dépose de la sculpturale fontaine qui donnait alors toute sa signification à celle encore accrochée au-dessus de l’entrée.




FLAMBANT NEUF sous un ciel bleu électrique et une belle lumière printanière, cette architecture qui faisait la transition entre deux mondes – l’un ancien retrouvé et l’autre nouveau à peine éclos – éveilla dès son inauguration en mai 1980 des troubles chez celles et ceux qui ne savaient à quel saint se vouer : le drame de la paternité esthétique. D’aucuns ne voulurent y convenir, d’autres accusèrent réception. L’ordre ancien, celui des styles convenus et catégorisés, n’est plus ; voici venu le temps d’un genre pluriel, où les variables s’entremêlent, et que certains ont (à l’évidence) vu venir. On nous dit ici ou là que Biro & Fernier avaient comme intention une « ré-interprétation surréaliste d’Haussmann » ; libre à chacun, profane ou initié, de juger. Quoiqu’il en soit, et au-delà des polémiques qu’il suscita durant un quart de siècle, il se pourrait bien que ce bâtiment-monument restera comme le signal (ou le témoignage) du basculement esthétique d’une architecture française.
LFAC
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