embarquement pour un égarement passager.

34 rue Pasquier . Paris 8e

immeuble de bureaux . 1929

aux temps des colonies

C’était aux temps des colonies, des temps qui se sont évanouis… Évanouis comme un rêve pour ceux qui furent désignés d’hommes blancs, évanouis comme en syncope pour ceux que nous qualifions d’indigènes. Ah, ces appellations d’origine, terreaux de discorde révélée et de haine enfouie! Généralement, c’était un temps de domination et de soumission. Parfois et en certains lieux, il était question d’activités commerciales. Souvent et ailleurs, c’était la torpeur. Au final, c’était le temps du prévaloir, celui qui emporte tout comme le cours d’un fleuve au bruit sourd et mat… et Charon qui attendrait sur la rive les âmes viles.

À Paris, pendant ce temps-là, on faisait la fête. On buvait, on riait, on dansait… c’étaient les années folles en Métropole. L’argent coulait à flots, aux sons des bouchons de vins mousseux, émanations du lobby colonial. Octave Homberg (1876-1941) en était le boss, comme on dit de nos jours. Vers 1927, il demanda aux architectes Alexandre et Pierre Fournier de bâtir un immeuble pour la Société financière française et coloniale (SFFC) qu’il fonda, et au sculpteur Georges Saupique d’en orner la façade. Au 34 rue Pasquier (8e), le grand financier des colonies possède son navire amiral.

Montons à bord, et prenons la mer vers l’imaginaire. Naviguons sur ce vaisseau Art Déco, et découvrons ces terres sculptées au fil de l’eau. Le navire des colonies s’organise en trois ponts, nous cherchons notre cabine. Au pont inférieur, soubassement aux teintes beiges éprouvant les vagues automobiles? Au pont supérieur, attique aux teintes grises soumis au vent beuglant? Notre invitation au voyage nous mène sur le pont intermédiaire, large ruban blanc étagé sur trois niveaux, où le bestiaire orne les trumeaux entre ciel et terre (et mer), faces sauvages de pierre comme une fabrique de contes fantastiques.

Nous ouvrons la porte de la première cabine, à tribord côté Mathurins: Saint-Pierre-et-Miquelon. Nous sommes au 47° de latitude nord, sur une péninsule oubliée de Terre-Neuve. Les maisons en bois aux couleurs vives sont enveloppées dans des bancs de bruine. Des pêcheurs reviennent les embarcations pleines de morues aux écailles de mosaïque blanche et bleue, sous les têtes masquées des fous de Bassan, princes des océans. Nous fermons la porte sur cet archipel, le laissant à la rigueur du gel, et cheminons vers la cabine suivante.

Nous ouvrons la porte sur Djibouti où, sur un fond de carte dessinant le territoire, une belle antilope semble nous souhaiter la bienvenue par une posture révérencieuse. Djibouti, c’est le Terre de Dieu dit-on. Place forte commerciale vers Madagascar ou l’Indochine, bordée de salines, c’est la sentinelle d’une baie ouverte comme une bouche prête à engloutir ceux qui s’aventurent dans le golfe d’Aden, le repère des pirates. Sur un sol aride et accablés par un vent trop chaud, nombreux furent ceux qui sombrèrent dans un égarement de la raison, sous l’œil rieur des goélands.

Le navire roule, balancé par la houle de l’océan Indien, et nous envoie à bâbord, côté Pasquier, au devant de la cabine Indochine. La porte s’ouvre sur une scène pleine de fureur: un tigre terrassant un cobra sur fond de mangrove. Même les paons hauts perchés semblent effrayés. Car ce fut une colonie de l’horreur pour l’homme blanc venu en vainqueur, et qui finira dans une cuvette! Il a laissé, par sa guerre insensée, des âmes à jamais inconsolables. Qu’avons-nous fait? Par les monts verts enlacés de fleuves rouges, nous fûmes grisés par l’illusion de richesse et de grandeur. Une folie! Le serpent, c’est nous.

La porte nous est claquée au nez. Étourdi, nous avançons titubant vers la cabine voisine, celle de l’Océanie. Nous plongeons dans les eaux tièdes malgaches, grand aquarium des colonies, où la faune et la flore marines sont sans égales. Là, un bénitier géant s’ouvre à peine devant un bosquet corallien empourpré, et derrière… attention!, un requin surgit la gueule pleine de blancs poignards. Ici, tout est démesuré, Madagascar est un comptoir aussi vaste que la Métropole, avec sa biodiversité endémique, patrimoine d’une île continent. Des poissons volants nous invitent à remonter à bord et à voguer vers notre prochaine escale.

La porte de la cabine Antilles est déjà ouverte, nous connaissons bien ces îles aujourd’hui. Souvent, nous venons y boire du rhum et se faire dorer la pilule, avec nos bermudas et notre arrogance. Les « z’oreilles » (les métropolitains) s’installent, et dès lors tous se chamaillent, pareils au couple de perroquets dans les arbres. Gare au crocodile, il aime être tranquille! Les Antillais ont leur culture, et leurs poètes. Vite, changeons de cap.

L’imaginaire nous permet tout. Nous voilà d’un coup en Afrique équatoriale. On ouvre la porte de la cabine et… Oh, pardon! Elle est occupée, et pas qu’un peu. C’est à se demander comment un éléphant a pu y rentrer tout entier. On est tout de même fasciné par ses augustes défenses d’ivoire, prétexte à du braconnage qui tire au carnage. Dans le ciel tourne un vautour, rapace nécrophage de mauvais augure. Il est temps de se débiner.

Enfin, la dernière cabine… il était temps! La porte s’ouvre sur l’Afrique sahélienne où un dromadaire paraît nous attendre pour nous ramener au bercail. Plus haut, un aigle (impérial?) nous y intime l’ordre de son regard pénétrant. Nous avons sans doute été encombrants sur ces terres africaines, pillant leurs sous-sols pour notre fortune, réduisant bergers et paysans à une captivité que nous prétendions être salutaire. Qu’en est-il aujourd’hui de leurs âmes?

Le navire revient à bon port, face à une chapelle expiatoire (celle de Louis XVI, mais bon ça m’arrange). Serait-il peut-être temps de se repentir, ou bien de faire réparation? Ce récit n’est pas sensé être un réquisitoire, il est question ici des semences de notre suffisance, le poison de la présomption. À bon entendeur… salut!

LFAC

 

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