Non mais allô quoi !

Ancien central téléphonique de transit international, 7 avenue Gambetta (Bagnolet, 93).

Livré en 1977 par Jacques Rabinel.

On nous parle d’architectures remarquables et voilà qu’on nous propose un central téléphonique : « Non mais allô quoi ! »… Eh oui, bonnes gens, il faut de tout pour faire un monde. D’autant que vous devriez savoir que, par principe et pour une fois que la théorie rejoint la pratique, tout « objet de la ville » est à construire. C’est pourquoi, pour que Cité se fasse (hormis bien sûr les ouvrages de génie civil destinés aux seuls ingénieurs), on fait toujours appel à l’architecte. Et que la ville ait besoin de logements ou de bureaux, d’un centre commercial ou d’une médiathèque, d’un stade ou d’un opéra voire même d’un hôtel de ville, ça passera toujours par un : « Allô, Monsieur l’architecte ?… » Alors, et vous l’avez deviné, il faudra bien un jour construire aussi… un central téléphonique. Dont acte, notamment ici à Bagnolet, sur une parcelle triangulaire en lisière du boulevard périphérique et parfois à l’ombre des Mercuriales. Officiellement nommé Central Téléphonique de Transit International de Bagnolet, C2TIB pour les intimes, il est l’œuvre de Jacques Rabinel.

Après avoir étudié quelques temps à l’École régionale d’architecture de Marseille, Jacques Rabinel (1914-1999) – élève de Leconte – fut diplômé en 1947 de l’École des Beaux-Arts de Paris. Il installa alors son cabinet à Paris où, associé à Jean-Michel Legrand (ingénieur diplômé de l’École centrale des Arts et manufactures de Paris), il réalisa de nombreux immeubles de logements du côté de la Porte de Vincennes (12e). Fort de son succès en cette époque de reconstruction, ce gardois de naissance établira deux antennes de l’agence Legrand & Rabinel en Normandie (à Caen et à Évreux) pour se rapprocher de ses futurs et très nombreux chantiers – une soixantaine en l’espace de quinze ans ! – d’immeubles de logements à Rennes. Pendant ce temps-là, à Paris, il réalisa en 1969 l’intéressante Résidence Seine Eiffel (rue du Docteur-Finlay, 15e) ainsi qu’en 1972, face à la Résidence Le Parnassium, le Central téléphonique inter-urbain Saint-Lambert (rue Saint-Amand, 15e). Plus tard, dès 1977, il sera aussi l’un des architectes sélectionnés pour réaliser les piscines Plein-Soleil. Enfin, notons que – malheureusement – son immeuble HLM construit à Meaux en 1970 fut détruit il y a peu… Décidément, nous sommes bien un pays d’architectes mais pas d’architecture.

Or, comme on le sait depuis peu : « il n’y pas de bonne ou de mauvaise situation… » Eh bien avec l’architecture, c’est pareil : il n’y pas de bon ou de mauvais « objet de la ville » à construire. Pour chaque programme, après analyse du contexte (enveloppe budgétaire, environnement urbain et profil des usagers) dans lequel il sera mis en œuvre, il faudra à l’architecte habilement entremêler tant de technique (l’art de bâtir) que d’esthétique (l’exigence plastique) afin que le bâtiment « fonctionne ». Oui, qu’il fonctionne… comme un organisme vivant car ce qui entre (les gens) doit circuler à l’intérieur pour alimenter les organes vitaux (les locaux) avant, plus tard, d’en sortir ; bref, il s’agira toujours de construire une belle mécanique à échelle humaine, quelque soit le programme. Et que retrouve-t-on dans un central téléphonique ?… essentiellement des salles techniques. Ici des commutateurs, c’est-à-dire de grands et hauts blocs (alors électromécaniques) servant à mettre en relation l’appelant et l’appelé ; là des routeurs, pour gérer le trafic des données. Un central de transit consistant évidemment à acheminer les communications, ici vers l’international. Et tout autour de ces machines complexes, nécessitant une constante maintenance, sont affectés les postes de travail de l’exploitant. Ce bâtiment, central, est généralement relié à d’autres bâtiments, distincts : ici des magasins, là des archives, et enfin un autre pour restaurer l’effectif du personnel. À l’instar de Jacques Rabinel, nous voilà devenus quasiment experts en la matière du temps où le filaire était l’unique réseau des PTT.

En l’espace de 4 à 5 ans, au mitan des années 1970, la Porte de Bagnolet fut un carrefour d’architecture moderne. On y retrouve, notamment : l’Hôtel Novotel Paris Est (P.-Y. Cochin et S. Lana, 1973), l’ex-Tour Gallieni I aujourd’hui « Eastview » et la Tour Gallieni II (S. Lana, 1975) et Les Mercuriales (tours Levant et Ponant, S. Lana et A. H. Milh, 1977). À ce micro-urbanisme d’équipements de style moderne, l’architecture proposée par J. Rabinel y apporta un cachet tout particulier. Là, quatre blocs travaillés tout en contrastes, tant volumétriques qu’esthétiques. Un bâtiment semi-enterré aux patios paysagers, tout en béton armé texturé, annonce au sud l’entrée d’un hall en un vaste RdC. Celui-ci s’étend au nord en soubassement d’un trio de hauts et fins blocs, imbriqués à 90°, où derrière des murs-rideaux corsetés de voiles en béton armé loge l’administration. De l’un d’eux, un liseré de verre où se superposent des passerelles distribue un grand parallélépipède. Objet d’un soin esthétique particulier, ce bâtiment en R+10 organisé en plateaux (de postes de travail) est enveloppé d’un assemblage abstrait de motifs triangulés, tantôt pleins en blanc tantôt vitrés à teinte bleutée. Enfin, et clou de ce spectacle sculptural, un fin et haut monolithe brun (abritant les verticalités des machines) vient le fendre en deux. Un peu comme si, dans ce geste aux allures futuristes, ce monolithe brun, certainement échappé de « 20001, l’Odyssée de l’espace » (puisque HAL a déconné, à moins que ce soient nous) et roussi par son entrée dans l’atmosphère, vint se figer et scinder par son axe ce parallélépipède aux façades telles celles qui devaient parer les probables installations lunaires, après le premier pas de l’Homme sur notre satellite.  « Allô Houston ?… »

Allô, Bagnolet ?… le Central ne répond plus. Et pour cause, la technologie d’hier n’étant plus adaptée aux besoins d’aujourd’hui, il est désormais exploité par une entreprise de communications (de couleur orange). D’ailleurs, France Telecom quitta sa Direction Régionale, le bâtiment mitoyen au nord tout en balcons d’éléments béton préfabriqués peints en blanc cadrés aux coins de verticalités en mosaïque bleue (toujours à l’abandon). Enfin, pour les amateurs de Centres Téléphoniques Urbains aux allures futuristes, LFAC vous conseille d’aller voir – toujours par-delà le boulevard périphérique mais face au Palais des Congrès – celui de Neuilly-sur-Seine réalisé par R. Adda, S. et P. Epstein rue Gustave Charpentier (1980, 17e). « Zut, ça a coupé ! »…

LFAC

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