L’étrange histoire du cube noir qui m’avait bien eu… au début.

Restaurant universitaire, 3 rue Censier (5e).

Livré en 1963 par Henry Pottier (et Jean Tissier).

Je me souviens des jours anciens… lorsque j’étais étudiant à Jussieu, ne tenant plus des salles obscures et des coursives aux sols crasseux, j’allais souvent flâner rue Monge, à proximité. J’y croisais ici un marché, là un libraire puis un disquaire; bref, de quoi nourrir mon imaginaire. Une fois, j’ai repiqué par la rue Censier, histoire de remonter par la rue Geoffroy-Saint-Hilaire et croiser le Jardin des Plantes. Eh bien figurez-vous que, alors loin de penser qu’un jour je bifurquerai vers l’architecture, je tombai presque nez-à-nez avec mon futur! Là, en ce croisement de rues, pareil à une rencontre fortuite, je fus comme intrigué par un bâtiment au look pas banal: un cube plutôt noir. Après l’avoir brièvement toisé, je retournai naturellement à ma promenade. Bien! Mais plus je m’éloignai, plus je constatai qu’il s’installa dans mon esprit, et à mon insu par dessus le marché. La tranquillité de ma ballade étant gâtée, je fis demi-tour, pour m’expliquer. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, m’en approchant, j’aperçus une signalétique rudimentaire sur laquelle était inscrit « Restaurant universitaire ». Quoi, me faire alpaguer par un vulgaire CROUS? S’en était trop, l’orgueil écorné je mis un point d’honneur à en savoir plus sur son matricule, et je jurai que je l’aurai.

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Pardonnez-moi ce ton un peu cavalier, mais les émotions reviennent au galop. Quelques jours après, je me rappelle y être retourné, pour l’observer. D’abord, je crus qu’il me tournait le dos, avec ses façades sur rue qui m’apparurent fermées, comme s’il était recroquevillé sur lui-même. Je fis quelques pas sur le côté, et je distinguai alors un commencement d’ensemble vitré qui ne me sembla pas destiné. Contrarié, je quittai les lieux et allai m’enquérir en bibliothèque des intentions de l’architecte: Henri (dit Henry) Pottier. Le croiriez-vous, j’ai lu qu’il souhaitait faire ici en plein Paris… une « grotte »! M’enfin, une grotte, pour accueillir des étudiants à déjeuner, ça serait pas pousser le bouchon un peu loin? Après, faudra pas s’étonner qu’on taxe les architectes de débloquer! Sauf que Pottier, contemporain des Otello Zavaroni, Henry Bernard ou Bernard Zehrfuss, n’en resta pas là. Ailleurs en métropole, il laissa aux Lyonnais une sorte d’ovni (l’auditorium Maurice-Ravel, 1975) et aux Monégasques un stade de foot (en 1985) au style brutaliste sur le retour. Ah! le brutalisme, style incompris et décrié; un jour, faudra que je vous affranchisse.

Mais revenons à nos moutons (noirs), qui n’est pas si noir que ça d’ailleurs. Preuve en sont ses bandeaux en béton blanc et, à rez-de-chaussée, ses pans de murs en carreaux de céramique rouges. D’autant que sur rue, rehaussés de trois briques de verre chacun, ses panneaux couverts de petits carreaux de céramique noirs sont ponctués de gris. En gros, on peut dire qu’il est plutôt noir moucheté. Mais quel drôle de zèbre ce Pottier, tout de même, en plein Trente Glorieuses (on y reconnaît deux ensembles vitrés – l’un vertical et l’autre horizontal – typiques de l’époque), nous annoncer qu’il bâtit une grotte… Diantre, serai-je emporté dans son antre? V’là-t’y pas que, soudainement, mon imaginaire s’emballa! Je me souviens que, impressionné par ces hauts murs sombres, j’y ai cru voir un instant un torrent noir de boue venu des ténèbres et comme figé à mon passage, charriant ici et là parmi les souches emportées des corps inertes. Non, ouf! j’ai juste eu la berlue, ce ne sont que des bouches d’aération, couvertes de casquettes cintrées en béton appuyées sur des consoles, quoique étrangement stylisées façon moustache en fer à cheval. Décidément, la caverne de l’architecte me réserva bien des surprises.

À l'arrière, un grand ensemble vitré (H. Pottier)

Obstiné, je revins maintes fois à la rencontre du monolithe cubique presque noir, planté ici quelques années avant celui de Kubrick dans « 2001: … ». Euh, cubique, pas tant que ça. En fait, il est légèrement de traviole, du fait que les rues ne se croisent pas à angle droit. Et pas vraiment monolithique non plus. En poussant un peu plus au sud, je découvris que ses façades arrières (dont j’avais aperçu un bout tantôt) étaient totalement vitrées. Et là, j’eus un déclic: la grotte s’ouvrait au jour, sur l’arrière. L’architecte voulait faire passer les étudiants de l’ombre à la lumière. C’était donc ça le message, la grotte et tout le toutim, façades sombres et intentions obscures… Pas si cinglé, le Pottier! Ici, le décor, aussi inattendu vu de la rue, est la clarté, celle donnée par la lumière du midi, éblouissante parfois parce que plein sud, baignant de sa radieuse chaleur les tablées de convives en s’engouffrant dans de vastes salles. Tout en contraste, tout en opposition. Quelle dramaturgie! Et pourtant, c’est d’une simplicité biblique, typique de ceux qui concoururent au Grand Prix de Rome: une idée force, et la formaliser dans la plus pure expression. Tout n’est qu’ombre et lumière.

Une

Quelques années plus tard, alors étudiant en architecture, je parcourus un livre d’entretien où Louis I. Kahn tenait des propos qui me ramenaient tant d’années en arrière. Il disait à peu près ceci: « J’ai été élevé quand la lumière du soleil était jaune, et l’ombre bleue. Mais je vois clairement aujourd’hui qu’il s’agit de lumière blanche, et d’ombre noire. » J’entendais, par ces mots, que l’architecte ne se contentait pas d’être un bâtisseur, il concevait son projet avec émerveillement et le transformait en conte, introduisant l’idée du mesurable (le bâti) et de l’incommensurable (l’émotion). Pottier fut dans la droite ligne de l’architecte américain, maître de la lumière. Lumière blanche et ombre noire, comme une révélation. Aujourd’hui, je comprends mieux l’intention de l’architecte: extraire l’étudiant de l’emprise des cours magistraux tenus dans des amphithéâtres aseptisés et le faire voyager, au mitan de sa journée, dans un imaginaire qu’il nous conte ici, au croisement de deux rues. Orné de quelques saillies, un bâtiment se révèle derrière le voile de l’apparence, pour certains austère; mais c’est souvent là que niche le mystère. L’idée d’un fantastique architecturé. Sacré Pottier!

LFAC
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