Église Stella Matutina, 68 avenue du Maréchal-Foch (Saint-Cloud, 92).
Livrée en 1965 par Alain Bourbonnais.
Pour visiter des architectures remarquables, un seul mot d’ordre : se bouger… surtout lorsque l’on prend le parti d’aller voir celles qui redorent avantageusement notre patrimoine francilien. Alors, le ticket désormais unitaire pour l’Île-de-France nous le permettant, nous prîmes cette fois-ci la ligne L à la gare Saint-Lazare pour descendre à celle de Saint-Cloud. À sa sortie, nous gravîmes la forte pente de l’avenue du Maréchal-Foch sur quelques centaines de mètres et, après avoir quelque peu suer, notre effort fut enfin récompensé. Là, au 68, pareille à un petit mont de cuivre aux formes éclatées, celle qui tire son nom de l’Étoile du matin – l’église Stella Matutina – semble se projeter vers le ciel. Elle est l’œuvre de l’architecte Alain Bourbonnais.



Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, et une fois n’est pas coutume à l’intérieur, présentons succinctement celui qui est – évidemment – un inconnu auprès du grand public. Alain Bourbonnais (1925-1988) était à maints égards un architecte peu commun au vu de la carrière et de la vie qu’il mena. Diplômé en 1954 de l’École Nationale des Beaux-Arts section architecture, il remporta des concours qui le conduisirent à réaliser, par exemple, le Théâtre de Caen en 1960 ou le Grand Théâtre du Luxembourg en 1964. À Paris, alors que la réalisation des stations RER Auber et Charles-de-Gaulle – Étoile étaient confiées respectivement à Wogenscky et à Dufau, en 1969 celle de Nation revint à Bourbonnais… ce qui situe la confiance que l’on porta sur la qualité de son travail. Aussi on nous dit que, son talent et son savoir appuyés par sa truculence et sa bonhommie, les étudiants le choisirent pour chef d’atelier… c’est dire ! Architecte peu commun, oui parce qu’architecte à plein temps, non. Dans son bureau à l’agence rue Bonaparte, entre deux projets, Alain Bourbonnais semble parfois ailleurs, comme aspiré vers un monde parallèle. Dès 1970, ce qui ne surprit personne en définitive, il donna naissance à ce qu’il nomma les Turbulents : une « tribu » d’une quarantaines d’automates, personnages fantasques sculptés à partir de bois et arrangés de tissu, de papier mâché, d’os ou de boîtes de conserves… et j’en passe. Enfin, homme à facettes comme certains le caractérisaient, il consacra surtout une partie de son temps à se constituer une collection d’objets d’arts en tout genre – sorte de cabinet de curiosité – qu’il rassembla dans sa maison de campagne à Dicy (dans l’Yonne, non loin d’Auxerre où il livra notamment les habitations de L’Île-du-Pont ou la bibliothèque municipale) sous l’appellation « La Fabuloserie », ouvrant en 1983 ses portes au public. Et vous l’aurez compris, l’architecte s’estompa progressivement au bénéfice du collectionneur.


En 1960, à l’issue d’un concours bénévole organisé par Mgr Renard (évêque de Versailles dont faisait partie la paroisse) et le chanoine Collin (curé de Saint-Cloud), c’est le projet d’Alain Bourbonnais (assisté de Thierry Bouts) qui fut retenu. La première pierre fut posée en juin 1962, une première messe fut célébrée en 1963 à Noël et l’église fut officiellement livrée en avril 1965, après avoir été bénite par l’évêque. Ce fut donc aux premiers temps de sa carrière d’architecte que Bourbonnais réalisa cette étonnante et remarquable église sur les hauteurs de Saint-Cloud, un monument d’architecture moderne. D’aucuns prétendirent alors qu’il s’inspira de la synagogue Beth Sholom (1959, Philadelphie) du grand maître Frank Lloyd Wright, une magistrale construction aux parois inclinées constituées de verre armé ondulé, bref des parois translucides pour recevoir tous azimuts la lumière du jour dans son vaste volume intérieur et pour éclairer de nuit les alentours telle une petite montagne lumineuse. Certes, mais nous préférons retenir les propos élogieux et inspirés d’un spécialiste d’architecture en soutane (que nous avons fait nôtres pour partie en titre) : « Morceau d’anthologie, à l’allure d’une gigantesque cocotte en papier. » Cette « cocotte » donc, érigée sur un terrain de 1.300 m2 telle une grande tente à la forme étoilée accueillant plus de 1.000 paroissiens, n’est en fait ni en papier et encore moins en papier mâché (vous l’aurez deviné) mais bien construite en matériaux nobles et modernes : du béton, du bois et du cuivre.


Sur un parvis surélevé aux teintes ocres, l’architecte dresse d’abord un liseré en béton (lorsque ce matériau est remarquablement mis en œuvre telle de la pierre reconstituée, il s’anoblit) de faible hauteur aux formes organiques peintes en blanc et fini façon gros plâtre. Sur ce socle composé de neuf culées, il dresse (épaulé par le maître-charpentier Raoul Vergez) la traduction d’un raide polyèdre en autant de poutres en lamellé-collé, du sapin de Norvège aux teintes chaudes. Sur celles-ci convergeant vers un cul-de-lampe culminant à plus de 30 mètres de haut, il fixa une couverture de plaques de cuivre soudées aux formes de triangles plans comme imbriquées les unes dans les autres, ajourées ici ou là de quelques pans triangulaires garnis de vitraux, qui lui donnent alors l’aspect hérissé d’une étoile. Et une fois n’est pas coutume donc, puisqu’une église n’est pas une propriété privée, passons sous le vaste auvent en forme de crosse pour pénétrer dans l’impressionnant volume de la nef polygonale. Là, au pourtour de ses extrémités d’entre les longues poutres et autour d’un autel sculpté en bois (à la forme surprenante d’une embarcation) rayonnent des chapelles aux angles aigus. Partout dans les formes triangulaires des ouvertures, qu’elles soient dans la couverture ou à touche-touche avec le socle en béton, le maître-verrier Claude Blanchet y réalisa en verre et plomb plus de 400 m2 des vitraux aux figures abstraites dont les reflets teintent en de longs aplats troubles les parois internes striées de bois. Ailleurs, à l’aplomb d’escaliers qui mènent à la crypte, des hublots garnis de vitraux percent en quelques points lumineux le socle ceinturant l’espace carrelé de teintes chaudes. Bref, son volume unique aux poutres tendues vers le ciel, ses matériaux aux empreintes colorées de lumière traversant les vitraux, sous sa coiffe étoilée toute la dimension spirituelle du sacré couvé et jaillissant selon Bourbonnais labellisé au Patrimoine du XXe siècle et mérite bien de se bouger pour apprécier le sublime de sa création… fabuleuse cocotte !
LFAC
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.