Couvent Saint-Jacques et ex-Centre culturel international, 20 rue des Tanneries et 43-49 rue de la Glacière (13e).
Livrés en 1969 et 1975 par Joseph Belmont.
ON NOUS DIT, d’après des sources ouvertes, que la première fois que cette locution ici en titre fut utilisée était pour désigner le conseiller officieux du cardinal Richelieu : François Leclerc du Tremblay (1577-1638) alias « le père Joseph », membre des capucins. Paraissant que l’histoire ne repasse pas les plats, on ne sait trop par quel improbable cheminement un certain Joseph mit soudainement fin à sa carrière d’architecte, après quelques réalisations remarquables dont un couvent dominicain à Paris, pour être nommé Directeur de l’architecture puis éminence grise en matière de grands projets d’architecture auprès de l’Élysée. Il nous sembla alors qu’il fallait mettre un coup de projecteur sur le parcours singulier de l’architecte Joseph Belmont, un homme de l’ombre qui plaça sous la lumière nombre de confrères.
D’ABORD ÉLÈVE de l’École régionale d’architecture de Grenoble (sa ville natale), cet isérois né en 1928 obtiendra son transfert à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1947 dans l’atelier de Louis Arretche. Diplômé en 1952, il se rendra aussitôt à Nancy pour travailler chez Jean Prouvé, ce « ferronnier d’art » qui deviendra l’éminent designer d’architectures modernes que l’on sait. Ensembles, Belmont et Prouvé furent d’ailleurs lauréat en 1970 du concours pour le Ministère de l’Éducation nationale : un bâtiment-tour révolutionnaire, un peu trop sans doute pour l’administration qui le glissa illico presto dans son fonds d’archives. Entre ces deux dates, Belmont eut toutefois l’occasion de voir ses projets sortir de terre. Invité par Jean Démaret, il réalisera l’ambassade de France (1956) au Japon ; puis, fondant son agence en 1958 à Paris avec Maurice Silvy, ils créeront des prototypes d’écoles industrialisées. Déjà approché par les pères dominicains, il leur construira l’église du Sacré-Cœur de Bonnecousse (1960) avec J. Prouvé ; œuvre remarquable qui amorça d’autres commandes : les églises Sainte-Bernadette de Dijon (1964) et de la Très-Sainte-Trinité de Strasbourg (1966). En parallèle, architecte en chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux (BCPN) en 1956 et enseignant aux Beaux-Arts de 1962 à 1968, il sera également installé au poste d’architecte des résidences présidentielles (qu’il tint de 1967 à 1978) : costume non pas de bure mais plutôt reluisant revêtu par notre futur « père Joseph » de l’architecture.
SOIT DIT EN PASSANT, aussi pompeux que soit ce titre, ces résidences n’étaient rien d’autre que de vieux machins qu’il fallait entretenir et moderniser ; sauf que, porte d’entrée dans les arcanes du pouvoir, il s’agissait d’un strapontin en attendant de se voir un jour avancer le fauteuil capitonné de grand chambellan… ou « éminence grise ».





QUAND BIEN MÊME il occupait le poste « résidentiel » que l’on sait, Joseph Belmont reçu la commande de construire un couvent dominicain (1969) dans le 13e arrondissement rue des Tanneries auquel il adossera, en tant que lauréat du concours, un Centre culturel international (1975) rue de la Glacière. Ce-dernier est une enfilade de bâtiments de différents gabarits disposés autour d’un espace paysager au bout duquel un bâtiment en décaissé est éclairée d’un patio ; l’architecte se réservera l’attique du haut bâtiment sur rue pour y installer ses appartements où des cellules équipées (pareilles à des cabines de trans-atlantique) sont séparées d’un pont paysager par un vitrage continu. Tous les locaux du Centre culturel seront progressivement exploités par des organismes cultuels dont celui du fond pour « Le Jour du Seigneur » qui côtoie au nord le couvent dominicain Saint-Jacques déjà livré ; ces deux bâtiments s’adossant en angle droit à un ancien couvent déjà reconverti en habitat. Labellisé « Architecture Contemporaine Remarquable », aux allures d’immeuble de logements moderne avec ses châssis en bois entre des pilastres en béton sablés finissant en irréguliers acrotères, le couvent se distingue en son cœur par la rencontre de deux éminents systèmes : la Religion et l’Architecture. Ici, le plan carré d’une chapelle en sous-sol (ornée de vitraux de Raoul Ubac) s’élève vers la lumière en un large puits où s’étagent sur un pan des coursives distribuant les chambres des pères. Transcendant !




AVANT DE PLIER les gaules en devenant Directeur de l’architecture où il instaurera les concours d’architecture et créera les « Albums de la jeune architecture », il livrera en 1979 avec Pierre-Paul Heckly l’ex-Siège social des AGF rue de Richelieu (Paris 2e) dont l’excellence conceptuelle fut abîmée en 2020 d’une restructuration partielle au style contemporain saugrenu. Président de l’EPAD (La Défense) de 1982 à 1985, il restera toutefois un incontournable président de la mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques jusqu’en 1994 ; bref, membre éminent de (presque) tous les jurys, notre « père Joseph » fut le grand adjudicateur des Grands Travaux mitterrandiens. Notre « père Joseph », homme dynamique et habile, a poussé sous le nez du Président de la République – avec, n’en doutons pas, une sobre mimique approbatrice – les projets de J. Nouvel (Institut du monde arabe, 1987), de I. M. Pei (Pyramide du Louvre, 1989), de J. O. von Spreckelsen (Grande Arche de La Défense, 1989) ou de D. Perrault (Bibliothèque nationale de France, 1994) parmi d’autres. Et à partir de 1992, il sera missionné architecte-conseil auprès de la mairie de Shanghaï (Chine) où il ouvrira le marché chinois à quelques architectes renommés tels que M. Fuksas, T. Ito, J. Nouvel, D. Perrault ou R. Rogers. Par cet engagement dans la haute fonction publique, cet homme de palais – véritable « missionnaire » de l’architecture après son échec de 1970 – fut surtout un ami qui vous veut du bien.
APRÈS AVOIR ÉTÉ décoré (de l’ordre des Arts et des Lettres, de l’ordre national du Mérite et de la Légion d’honneur) et avoir fait publier des écrits dont le didactique triptyque Modernes et postmodernes, De l’architecture à la ville ainsi que Villes du passé, villes du futur (Éditions du Moniteur, 1987 et 1989), l’architecte Joseph Belmont – conseiller de l’Élysée et médiateur éclairé – se retirera discrètement des affaires pour jouir d’une oisive retraite bien méritée après avoir rempli sa dernière mission : la restauration, de 1999 à 2004, du siège de l’UNESCO à Paris. Décédé à Paris en 2008, Joseph Belmont – cet inconnu du grand public – laissera en héritage une saison fleurissante de l’architecture en France, somme toute de qualité quelques soient les partis adoptés par les heureux élus.
LFAC