« Vaisseau amiral sur sa base! »

Résidence « le Grand Pavois », rues Lecourbe & Vasco-de-Gama & de Lourmel & Leblanc (15e).

Livré en 1971 par Jean-Louis Fayeton (et Marc Herbert).

Stupeur et tremblements… Là, chers lecteurs et lectrices, rue Lecourbe dans le 15e, je fus le témoin d’une rencontre du 3e type. Un immense vaisseau d’habitations résidentielles, véritable porte-habitants en forme de boomerang, venait de s’ancrer à son port annulaire. « Vaisseau amiral sur sa base!… ». Mais d’où vient-il? À peine avions-nous mis un pied dans le contemporain (voir articles précédents), que nous revoilà plongé dans une faille spatio-temporelle: les Trente Glorieuses et son logement de masse et de standing. Ci-devant, sa majesté du sud-ouest parisien: le Grand Pavois. Et, avec lui, nous allons entrer dans une autre dimension.

Vaisseau amiral de la 15e flotte (Jean Fayeton).

Sur cet îlot formé par les rues Lecourbe, Vasco-de-Gama, de Lourmel et Leblanc, l’architecte affirma ici l’expression d’un fort parti. Et il le fallait bien pour loger 620 appartements au-dessus de cinémas, de boutiques, d’un hypermarché, de laveries, d’une garderie d’enfants de plain-pied et de places de stationnement en sous-sol, selon la plaquette publicitaire de l’époque. Ce projet défia la pesanteur d’un très lourd programme en un geste puissant: deux volumes s’entremêlant. L’un bravant le ciel parisien et traversant l’îlot de part en part dans une élégante inflexion sud-est, et l’autre respectant le gabarit et l’alignement sur rue du tissu urbain en s’enroulant autour du jardin intérieur. Mais aussi, l’un par-dessus de l’autre… ou presque: certes le boomerang chevauche l’anneau à l’est, mais ce-dernier semble le soutenir au sud dans un impressionnant porte-à-faux, sa figure de proue. Enfin, par le contraste de rubans en façade: la base est habillée d’ensembles vitrés collés à fleur de la structure, tandis que le vaisseau est creusé de loggias dans un jeu d’ombres et de lumière. C’est ça un fort parti, un aménagement spatial à la fois clair, lisible et original.

Né en 1908, Jean-Louis (dit Jean) Fayeton fait partie de cette génération qui vécut les deux guerres mondiales, la première enfant et la seconde déjà ingénieur et diplômé en architecture, de ceux qui connurent les destructions et devinrent les acteurs de la reconstruction. Héros très discret des Trente Glorieuses, agréé par le MRU (Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme), il fut considéré comme un spécialiste dans la construction de logements sociaux. Fort de ses solutions techniques et pratiques mises en œuvre ici et là sur tout le territoire, il participa – comme d’autres – à perfectionner l’immeuble parisien et à libérer des espaces paysagers grâce à de nouveaux tracés. S’obstinant à concevoir par la standardisation et la préfabrication, pour l’économie de la construction, il fit le choix de rationaliser le bâti tout en conservant une qualité d’exécution.

En introduction, je prétendais que nous entrions dans une autre dimension. Éventuellement celle issue de cette rencontre du 3e type… de bâtiments de grande opération: ni une tour ni une barre, mais un peu des deux quand même. Des blocs verticaux d’habitations, chacun d’eux étant autonome dans son fonctionnement, sont juxtaposés par leurs refends et ainsi assemblés à la queue leu leu, comme un train, liés par leur esthétique structurelle de façade. Certainement celle des points de vues, d’un projet à double focale: longue, celle du bâti avec son ampleur volumétrique dominant son voisinage, aérienne avec ses vues lointaines offertes à ses habitants; et courte, celle du piéton dans une relation intime avec le bâtiment bas, où de la rue une tranquille proximité est soudainement troublée par le saisissant surplomb côté sud du bâtiment haut, et alors nous devenons soumis. D’un endroit l’autre, suivant le point de vue, nos émotions changent, se déplacent dans un pas de deux avec lui. D’abord massif, nous lui trouverons, l’œil s’habituant, une impression de légèreté, grâce à la simplicité et à la rigueur du tracé, et à la sobriété de la palette des matériaux utilisés.

Fayeton fut un classique moderne, classique parce que biberonné aux fondamentaux (fonctionnalité et forme, mesure et clarté) de la belle architecture, et moderne parce que son architecture fut parfaitement adaptée à la technicité de son temps et aux prescriptions de l’habitat. Ici, toujours pas de style: le style, c’est pour les dandys, et Fayeton était ingénieur et architecte, donc responsable et ne sacrifiant rien à la mode. Il est censé: il multiplie les accès, il aménage des appartements traversants, et il les dotent de loggias. Il est généreux: il dessine le logement de masse par un jeu de volumes, et par un rythme de pleins et de vides comme animé d’haletantes inspirations. Imaginons-le un instant, il y a 50 ans, penché sur sa planche à dessin, la pipe en coin et un marqueur noir à pointe large en main, tirant des lignes et encore des lignes, superposées. Ainsi dessinés en clairs-obscurs, les étages s’empilent dans une suite répétée d’ombres portées, laissant apparaître en creux les horizontales en béton blanc architectonique. Ah, ces horizontales! Par le dessin, celui d’un ingénieur-architecte, classique et moderne, le bâtiment devient un geste, à grands traits, contrasté par sa trame, sobre et éloquent, et d’une puissance symbolique: un bâtiment ‘marin’, le Grand Pavois.

Bâtiment ‘marin’? Toujours ces horizontales, comme si l’architecte voulait vêtir son bâtiment d’une marinière aux traditionnelles rayures horizontales, étroites et bicolores, tenue officielle de la Marine nationale, maillot de corps du vaisseau amiral de la flotte du 15e arrondissement. Et puis, mille sabords, un navire, ça se pavoise! C’est-à-dire qu’on garnit son plat-bord d’une rangée de boucliers… comme ces rangées de loggias filantes en béton structurel, boucliers architectoniques. Peut-être que chacun ne trouvera pas, en la demeure, ces dernières analogies inspiratrices; mais, sachez qu’elle porte en elle l’âme de son architecte. Jean Fayeton cassa sa pipe en 1968, sans pouvoir appareiller son bâtiment. C’est son officier en second (son assistant) qui prit la relève. Et vogue le navire…

LFAC
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