Le Village.

Immeuble de logements « Le Village », 34-40 rue Émeriau (Paris 15e).

Livré en 1973 par Michel Proux & Jean-Claude Jallat.

Au bon souvenir, mesdames et messieurs, de mémorables reflets à la confluence des 60’s et 70’s… Ici une foule de jeunes gens, torses nus et fleurs dans les cheveux, ivres de musique rock aux solos endiablés. Là les Trente Glorieuses, des caisses toujours pleines, un urbanisme encore prospectif et l’architecte généralement écouté. L’avenir – je vous le dis – s’annonçait grandiose, chacun le cœur enthousiaste et l’esprit aventurier. C’était un temps où, à Paris, ville historiquement et basse et dense et homogène et pleine de voies bourrées d’automobiles – étouffante – on inventa la dalle. Oui, on fit une dalle – révolutionnaire parapet – afin de créer un nouveau sol, rehaussé, une sorte de podium, de plateforme, que dis-je une terrasse piétonne telle un balcon sur la ville, agrémentée (si possible) de jardins suspendus. Bref, on imagina une oasis de tranquillité, un garde-fou. On érigea aussi des tours, une troupe de tours, toutes aux allures différentes et aux bases en taille de guêpe (sublime concept !) pour restreindre leur emprise au sol. En somme, on inaugura un extrait de ville verticale, non pas de celles foutraques et qui « grattent le ciel » mais mesurées et raisonnablement « de grande hauteur » (max. 98 m. sous la toise) offrant à ses habitants par ses façades à 360° (une révolution) un panorama tous azimuts sur la ville jusqu’aux bords de la cuvette (le bassin parisien). Enfin une amorce de ville du futur, dès maintenant, pour changer de cadre de vie… et l’exception confirmant la règle, on plaça alors à sa lisière, entre dalle et rue, une petite tour « à l’horizontale ». Oh ! pas vraiment une barre, appellation honnie par l’opinion publique au même titre que tour et dalle, mais plutôt – osons le terme ! – une barrette : Le Village.

« – Où suis-je ? – Au Village. – Qu’est-ce que vous voulez ? – Des renseignements. […]. » Eh bien mon coco, on peut dire que tu es bien tombé ! Après cette leste introduction, certains auront reconnu un extrait du générique du Prisonnier quand bien même ici les résidents sont logés de leur plein gré s’agissant d’un immeuble de logements sociaux… mais la tentation était si grande. Or cette appellation est du fait des promoteurs, aux inspirations parfois excessives comme celle donnée à la brune et puissante Tour de Mars (1974) que Proux réalisa avec Henri Pottier (déjà vu avec son Resto U. de Censier) ou fades tel le petit et futuriste bâtiment T2 abritant les locaux de la SEMEA 15 (la SEM ad hoc) réalisé par Jallat avec le concours de Jean Prouvé. Quant au Village, où les habitants accèdent, via des ascenseurs les menant à des rues intérieures situées tout les trois niveaux, à leurs logements pour certains (modestes et mono-orientés) directement alors que d’autres (plus spacieux et traversants) par des escaliers intérieurs situés soit au-dessus soit au-dessous, chacun comprendra le concept rural de l’appellation même si le modèle de distribution s’apparente à celui (original) de la Cité Radieuse de Le Corbusier et la typologie d’habitat (de refend à refend) à la barre Mouchotte de Jean Dubuisson (déjà vue aussi dans ces chroniques). Voilà un prestigieux dropping names pour vous introduire au cœur du Village ! Ne me remerciez pas, c’est cadeau.

Sachez que dans toute rénovation urbaine expérimentale – nous nous replaçons hors les murs puisque tel est notre principe -, il y a, qu’on le veuille ou non, des écueils. C’est ainsi, mais nos deux architectes ont su trouver des parades, et valait mieux pour Proux vu qu’il était quand même proche de Raymond Lopez (génie méconnu) et Michel Holley, les deux grands programmateurs. Écueil n° 1 : la rue. Eh oui, la rue, parce que Le Village doit raccorder, à l’est, la rue Émeriau au niveau zéro de la dalle situé 6 m. (soit 2 niveaux) plus haut. Pas facile. Écueil n° 2 : Le Village doit s’adosser, à l’ouest cette fois-ci, à la CPCU, gros bloc de la Compagnie Parisienne de Chauffage Urbain s’élevant sur 5 niveaux à partir du niveau de la rue (dont deux dans la dalle). Pas facile du tout. Pour résoudre le problème, ils lurent attentivement l’énoncé (le programme)… et eurent du talent. Ainsi, côté rue, prolongeant l’épaisseur de la dalle, ils inscrivirent 4 niveaux (dont 2 enterrés) de parkings puis une bibliothèque – merci le programme – double hauteur orientée sur rue et une terrasse se raccordant à la déambulation sur dalle, développant alors leurs 13 niveaux de logements. Proux & Jallat 1 – Écueils 0. Ça, je vous avais prévenu, c’est expérimental, et ça, n’en déplaise, fonctionne. Certes le baron Haussmann se retourna dans sa tombe, mais le futur ne l’avait pas sonné ! C’est dit.

Le fonctionnement par superposition étant résolu, nos deux architectes s’éclatèrent en façades. Ah ! les années 1970, ses formes et ses couleurs… nostalgie, quand tu nous tiens. Bim, bam, boum, les 3 escaliers de secours (2 aux pignons et 1 engagé) sont traités hors œuvre et dessinent de magnifiques formes spiralées bien tassées tels des ressorts comprimés à l’énergie contenue. Les pignons aux dessins en négatif de fond de coffrage, judicieusement réhabilités en feuilles de zinc-titane. Ce bardage en panneaux de béton plissés, signalant à l’extérieur le rythme des rues intérieures, abstrait et ludique, vibrionnant d’ombre et de lumière sous l’éclairage du soleil. Et puis, habillées d’ipé teinte acajou, ces grottes cubiques, les profondes loggias, déjà, un dedans-dehors en profondeur où là encore ombres et lumières s’interrompent mais ici par paquets entiers. Quelle plastique ! Et enfin, et non le moindre, ces couleurs blanc et orange… ah, ce parfum 70’s !

Oh ! un tout dernier mot, si vous permettez. Le dossier dalle-tour-barre étant, pour beaucoup, définitivement clos, je ne peux envisager de conclure ce bref récit autrement qu’en enfonçant la porte et, m’ébrouant légèrement puis reprenant une stature digne, de citer – plus ou moins de mémoire (certains auront peut-être l’aimable obligeance de m’adresser la référence) – le philosophe Nicolas Berdiaev qui disait : « Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois… » Bonjour chez vous !

LFAC

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