Site icon LA FAÇADE AU CARRÉ

Trois-en-un.

Des volumes imbriqués (R. Anger, M. Heymann et P. Puccinelli)

Tours de logements, 11-19 rue Érard (12e).

Livrées en 1969 par R. Anger, M. Heymann et P. Puccinelli.

NE NOUS MÉPRENONS PAS, ce titre n’est nullement annonciateur d’un descriptif sur un produit d’entretien domestique ou quelque autre shampoing… il introduit d’emblée ce que nous devrions constater à la vue de ce front bâti disloqué. En effet, plus d’une décennie précédant l’avènement de l’îlot ouvert (principe élaboré par Ch. de Portzamparc) qui fragmentait le bâti – en opposition au bloc haussmannien – pour ménager des percées piétonnes et faire respirer le micro-urbanisme, certains façonnèrent vers le ciel de hautes fenêtres en fendant leur hypothétique mur habité de larges failles. Dès lors une solution aux logements de masse, c’est-à-dire au principe de barre (avec son chemin de grue) qui prospérait ici ou là, était mise à disposition des « décideurs » et elle vit le jour ici, rue Érard (12e arrondissement) en 1969, pile en face d’une rénovation urbaine en cours qui adoptait alors le modèle vieillissant de barres sur dalle. C’est ainsi qu’en vis-à-vis d’une imposante architecture d’hier s’éleva, quasi-concomitamment, une modique architecture d’aujourd’hui.

MICROCOSME URBAIN, l’îlot Saint-Éloi (12e arrondissement) – quadrilatère délimité par les rues de Reuilly, Montgallet, de Charenton et Érard – faisait donc l’objet, durant les années 1960, d’une rénovation. Où résidaient de vétustes ateliers, les autorités avaient décidé d’appliquer la politique de la « table rase » afin de faire sortir de terre un urbanisme résidentiel (comprenez des logements de masse) doté d’équipements collectifs, le tout sous la houlette de l’architecte-urbaniste Marc Leboucher (1909-2000) – également missionné pour le ré-aménagement de la Place des Fêtes (19e) – où l’occasion lui était donnée d’y ériger une magnifique église [voir notre article du 31 juillet 2019]. C’est dans ce contexte de proximité urbaine, en vis-à-vis direct (au nord-ouest) de l’îlot Saint-Éloi, que débutait dès 1962 le chantier des tours Érard : un ensemble de 252 logements, y compris des locaux d’activités en R+1 et des parkings en sous-sols, commandité par la SCI Gretima. Ne s’y trompant guère sur le choix du maître d’œuvre, elle mandata l’agence Anger-Heymann-Puccinelli qui était alors – sur la place parisienne – l’une de celles dont émanait le plus d’effervescence en matière de transcription volumétrique de l’écriture moderne de l’architecture, notamment par le biais de l’esthétique.

ET L’ESTHÉTIQUE, sur le domaine public, c’est la pierre fondamentale. Alors qu’il rêvait de devenir chirurgien, c’est dans cet « esprit du joli » que Roger Anger utilisa l’habileté de ses mains dans le domaine du dessin puis, l’un appelant logiquement l’autre, dans celui de l’architecture : le dessein habité. Ses talents de décorateur l’ayant distingué, les commandes affluèrent et d’importants collaborateurs intégrèrent alors son agence : notamment son bras droit Pierre Puccinelli (1929-1999), la précoce Liliane Véder (1933-2017) et l’imaginatif Mario Heymann (1930-2007). Et hormis Grenoble où l’ensemble des trois tours de la Cité de l’Île-Verte (1967) fut labellisé ACR, c’est bien à Paris que cette agence laissa un héritage des plus remarquables en lui façonnant un nouveau visage, moderne et cinétique, avec plus d’une trentaine d’immeubles d’habitations les uns plus admirables que les autres où l’esthétique – sans cesse renouvelée mais appartenant à une même famille stylistique – s’exprime en des formes abstraites recherchées. Et au surplus, estimant que « l’art ne doit pas être confiné dans les musées », Anger invita un collectif d’artistes – L’Œuf, Centre d’Études – à décorer ses halls d’entrées : une mise en valeur de l’accueil des résidents débordant largement du 1% artistique légal. Enfin (et pour être complet) il conviendra aussi de préciser ici que, occupé à cette époque-là à créer ex-nihilo l’utopique cité d’Auroville (Inde), Roger Anger laissa là à Mario Heymann une grande liberté dans l’application de leurs intentions communes.

ET IL CONVENAIT DONC de ne pas bâtir les 20 étages (soit 60m de haut) requis pour accueillir le programme en une barre… bref, un mur. C’est pourquoi nos architectes divisèrent le programme en entités autonomes, en l’occurence trois menues tours d’habitat (les bâtiment A, B et C) auxquelles fut adjoint – sur le côté – un socle tertiaire en R+1. S’appuyant alors sur la nouvelle orthogonalité nord-sud établie par Leboucher sur l’îlot par-delà une rue en diagonale, ils insufflèrent un vent de modernité dans leur contexte urbain – un front bâti en alignement – en inscrivant leurs tours en redans (principe qui, outre celui d’augmenter le linéaire de façade, le fait autant en apport de lumière naturelle aux logements alors à double orientation sur l’angle). Si bien que cela permit également aux architectes d’introduire ici une nouveauté, véritable clou du spectacle urbain et architectural : des ponts habités. Et ce sont bien ces traits d’union suspendus qui, dans cette réalisation trois-en-un, relient les appartements d’angle d’une tour à l’autre qui font la singularité de cette architecture, la rendant d’office remarquable… dès lors, d’entre les tours et les ponts, les failles se font fenêtres vers le ciel. Quant au reste, c’est-à-dire la silhouette générale, on reconnaît l’esthétique tout en volumétrie pratiquée par l’agence : partout des porte-à-faux s’entremêlent savamment à des creusements où de lourdes masses de béton, aux grands aplats blancs saignés de sombres bandeaux vitrés, semblent défier les lois de la pesanteur par effet d’empilement. Il y a là quelque chose de formel (c’est-à-dire ayant trait à la gestion spatiale de l’œuvre bâtie) qui nous autoriserait à parler de sculpture habitée. D’autant que, synthèse des arts oblige, dès le hall d’entrée le résident est accueilli par un décor des plus sophistiqués – comprenant marbre, mosaïque, métal et bois – mis en scène par L’Œuf, Centre d’Études également créateur du revêtement du socle tertiaire en carreaux ISLO « Sienne » des plus chaleureux.

EN CES TEMPS, JADIS, de vastes rénovations urbaines (certes indispensables) où la politique de la dalle (parfois réussie) mena le grand public (souvent ignorant) à tourner le dos à tout renouvellement moderne (pourtant créatif et raisonné) de l’habitat, et considérant ce geste – des séjours suspendus – comme une intention onirique aboutie, cette architecture micro-urbaine et inventive devait « renverser la table ». Un demi-siècle plus tard, le constat est cinglant : sinon d’avoir été jusqu’à présent conservée dans son jus elle n’eut d’autre avenir que de figurer dans les ouvrages de références… « Tout est perdu, fors l’honneur » avait-il dit après une grande défaite !

LFAC

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