DIPTYQUE IVRYEN 2/2
Cité du Liégat, avenue Danielle-Casanova & rue Gabriel-Péri (Ivry-sur-Seine, 94).
Livrée en 1982 par Renée Gailhoustet.
Depuis peu, avouons-le, quelques femmes ont pu « faire leur trou » dans l’architecture. Citons, par exemple sur le plan international, Z. Hadid qui signait son architecture d’un Z (« qui veut dire Zaha ») tel un copyright pareil à l’iconique monosourcil de Frida Kahlo ou, au plan national, une Odile Decq au style – certes, plutôt à la ville – punk néogothique et… voilà, bonne nuit. Sauf que les initiés, séniors et cultivés ivryens y compris, ajouteraient à ce recensement non exhaustif – et volontiers au pinacle – celui de Renée Gailhoustet, d’autant que la reconnaissance ne se mesure nullement au trébuchet du bruit médiatique. À preuve, une marque de gratitude : au détour d’une « promenée » au Liégat, où elle logera jusqu’à son dernier souffle, couvre pour partie l’ensemble vitré d’un atelier une banderole où – en lettres capitales – est tracé « MERCI RENÉE ».
C’est après avoir fait des études en philosophie que Renée Gailhoustet (1929-2023) se tourna vers l’architecture. Aucun rapport ?… si, bien au contraire ! Elle intégra l’atelier de M. Lods (le seul alors à accepter les femmes), y rencontra J. Renaudie (son futur compagnon) et obtint son diplôme dont le sujet a dû laisser quelques académiciens comme deux ronds de flan puisqu’il portait sur… le logement social. Eh oui, ces messieurs (aucunes femmes y siégeaient alors) ont dû rester coi vu qu’on était en 1961 et que cette problématique n’était vraiment pas d’actualité. Et comme nous savons, aujourd’hui, que le lien – le trait d’union – entre philosophie et architecture réside dans le social, on peut aisément proclamer que Renée Gailhoustet fut pionnière dans cette propension à vouloir concevoir ce qui est à bâtir tenant compte des populations et des usages en milieu urbain. Et c’est aussi pourquoi dès 1968, alors qu’elle était en charge de la rénovation du centre-ville d’Ivry-sur-Seine, elle fit venir Renaudie (qui venait tout juste de quitter l’Atelier de Montrouge) pour l’épauler dans sa mission, tous deux ayant des idées convergentes sur la ville qui est une combinatoire où « les relations sociales en milieu urbain […] s’interpénètrent et se superposent ». Ensemble, ils répondront aux immeubles-boîtes des grands ensembles destinés – vraisemblablement – à des habitants-types par des solutions nouvelles, en imaginant notamment le principe d’immeuble-colline où les logements désormais individualisés ne seront plus juxtaposés les uns aux autres mais décalés (en cascade) et ouverts sur l’extérieur (via des terrasses plantées) afin que chacun puisse communiquer, si l’envie lui en dit, avec l’autre. Bref, un habitat socialisé ou, si l’on considère le sens premier – essentiel – du terme, du logement social.
Et à Ivry-sur-Seine, en 25 ans, elle réalisera pas moins de 600 logements sociaux, 60 en accession, des ateliers collectifs municipaux et d’autres individuels, une crèche et une bibliothèque pour enfants ainsi qu’un foyer de jeunes travailleurs, un centre médical et un centre médico-psycho-pédagogique, des surfaces commerciales et même 2 kiosques. Parmi toutes ses réalisations, on remarquera notamment la Tour Raspail (1968) avec ses logements en semi-duplex et ses ateliers sur le toit, l’ensemble Spinoza (1973) entre « machine à habiter » corbuséenne re-visitée en « machine à communiquer » aux allures de lieu de tournage pour film d’anticipation, ou les logements Marat (1986) avec leur « moutonnement de toitures inclinées » comme de clairvoyants apports de lumière. La même année, à Aubervilliers, elle livrera la saisissante Cité de la Maladrerie, toujours dans le même esprit et preuve supplémentaire de son engagement pour le social, en expérimentant à nouveau grandeur nature ses idées alors (et toujours) à contre-courant de celles des promoteurs qui, eux (littéralement), firent et continuent à faire « main basse sur la ville ».
Ce qui caractérise peut-être le plus l’architecture de Renée Gailhoustet, c’est la générosité. Par exemple, ici au Liégat, où de ses 136 logements sociaux organisés suivant le principe de la colline [voir publication précédente sur J. Renaudie] se dégage une atmosphère mêlant proximité et douceur de vivre. Continuant le travail élaboré en commun avec son ex-compagnon, tout en adoucissant (par la mise en œuvre de formes convexes) les angles des Étoiles, R. Gailhoustet poursuit son intention de briser le sentiment de solitude – mal qui caractérise tant les micro-urbanismes – en créant des espaces de respiration, c’est-à-dire de rencontres, d’épanouissement social au gré d’une vie quotidienne ré-inventée, transformée. Là où d’aucuns auraient (dans leur entêtement) parlé d’utopie sociale, s’obstinant dans un infernal urbanisme de zone, R. Gailhoustet recomposait une part de réalisme. Le rez-de-chaussée est ouvert au public, s’intégrant au tissu urbain par des promenades (« promenées ») à l’abri de la pluie qui sillonnent au travers de paisibles cours pour donner accès aux logements et, ici ou là, à une bibliothèque ou à des ateliers municipaux et aux commerces. S’y baladant, on perçoit aisément l’organisation physique et innovante du bâtiment-colline – aux retraits d’étages conçus avec finesse et terminés par des terrasses-jardins disposés en cascade – constituant, grâce à une architecture organique (imbriquée et vivante), un paysage urbain insolite et varié. Ici, chaque habitant s’approprie son logement distinct de ceux des autres, qu’ils soient de plain-pied ou en duplex voire en triplex ; et, il est vrai que, où que l’on soit, il y a toujours quelque chose à regarder, d’inattendu ou de changeant, au gré de la lumière ou de l’aménagement particulier de ses occupants. Terre féconde, ce laboratoire expérimental qu’est l’architecture ici sublimée, poétique, où germa des formes alternatives de logements sociaux… Il ne trouva, au final, d’autre avenir que l’oubli d’aucuns, soit une amnésie programmée au seul profit de la promotion (immobilière) d’une architecture qui aurait perdu son âme.
C’était il y a deux ans, quasiment jour pour jour… et à la rubrique nécrologie du dictionnaire des architectes, par exemple, on aurait pu y lire – dans un style pseudo romanesque – que : Renée a rejoint Jean, compagnon de cœur et de raison, dans la constellation des plus brillantes étoiles de l’architecture moderne. Ce jour-là, en effet, ce fut plus qu’une femme, qu’une architecte, mais certainement un peu d’Architecture (« MERCI RENÉE ») qui quitta le monde du vivant. Après que l’architecture des grandes espérances s’en est allée, qu’adviendra-t-il des répercussions sociales (et urbaines) que porte en elle celle d’aujourd’hui ?… Deux mondes semblent se tourner le dos !
LFAC

