Logements sociaux « Les Hautes-Formes », rue des Hautes-Formes (Paris 13e).
Livrés en 1979 par Christian de Portzamparc (avec Georgia Benamo).
Comme le disait Rudy Ricciotti : « l’architecture est un sport de combat ». Esquivant cette punchline et nous remettant prestement en garde, il nous sembla que – tombant les gants pour empoigner tés et équerres – deux duellistes se soient jusqu’à présent constamment toisés sur le ring. Si bien que, en ce lendemain matin du 14 juin 1994 à l’heure du petit-déjeuner, ce n’est probablement pas suite à la gorgée de café avalée que le visage de Jean Nouvel exprimait quelque amertume mais vraisemblablement parce que son « rival national » – Christian de Portzamparc – venait tout juste d’être auréolé du prestigieux Prix Pritzker, faisant de ce-dernier le premier français ainsi couronné et alors le seul « chef à plumes » de l’architecture française : Christian 1 – Jean 0.
Rembobinons le film, si vous le voulez bien. « M. et Mme Urvoy de Portzamparc ont le bonheur de vous faire-part, ce 9 mai 1944 à Casablanca (Maroc), de la naissance du petit Christian Hubert Marie, pesant… ». Oups ! sortons définitivement du domaine de la fiction et accélérons un peu ! Élève d’E. Beaudouin puis de G. Candilis, Christian de Portzamparc fut diplômé en 1969 à l’École des Beaux-arts de Paris ; s’ensuivra, naturellement, une carrière triomphale confirmée de nombreux prix et distinctions – tant au plan national qu’à l’international -, dont quelques unes de ses productions sont visibles à Paris et sa proche banlieue. Parmi celles-ci, nous distinguons notamment : la Cité de la Musique (aile ouest 1990 & aile est 1995, 19e), des logements rue de l’Ambroisie (1994, 12e) ainsi que ceux place et rue Nationale (1995, 13e), l’extension du Palais des Congrès (1999, 17e), la Tour Granite (2008, La Défense), l’Hôtel Renaissance (2009, 17e), la reconversion des Entrepôts Macdonald (2016, 19e), le stade Paris La Défense Arena (2017, Nanterre), l’urbanisme du secteur Masséna de la ZAC Paris Rive Gauche y compris l’îlot A9B « La Galaxie » (2018, 13e) et dernièrement le Campus Universitaire Sorbonne Nouvelle (2020, 12e)… considérant, par économie, ne pas citer celles situées au-delà d’un ticket de métro.
Mais revenons à l’aube des années 1970 où, fraîchement diplômé, critique de l’héritage idéologique et hostile au monolithisme des barres HLM, le jeune architecte orienta ses recherches vers une nouvelle répartition (par subdivision) des masses bâties : soit un micro-urbanisme à l’échelle de la ville – redonnant sens aux lieux de l’usage urbain – dont l’« îlot ouvert » (principe qu’il inventa et le consacrera en matière d’urbanisme) en serait le cœur organique alimentant, par rayonnement, la vie de quartier environnante. Et, physiquement, qu’est-ce qu’un « îlot ouvert » ? Pour la faire courte, par opposition au bloc haussmannien – îlot fermé sur lui-même, uniforme et massif, en alignement sur rue – ou revisitant le plan libre (ici, pas de bloc bâti) des grands ensembles des villes nouvelles, l’îlot ouvert est comme un bloc bâti disloqué traversé de rues (et doté de placettes) ouvrant sur des perspectives visuelles vers le quartier où il est aménagé. Aujourd’hui, pour que les îlots urbains « respirent », cela semble l’évidence même mais, il y a cinquante ans, c’était novateur en matière de penser le paysage urbain moderne ; depuis, personne ne « peut » penser autrement. Et alors que, là, le programme prévoyait d’y construire deux tours, un décret stipulant leur interdiction à Paris tomba… patatras ! Certes, Portzamparc avait du flair sur la mutation du paysage urbain, mais la providence toqua aussi à sa porte et son îlot ouvert remporta tous les suffrages.
Ainsi ici, à proximité des Olympiades et à touche-touche avec la fac Tolbiac, au mitan des années 1970 l’architecte et urbaniste Ch. de Portzamparc créa l’événement. Au-delà de la prédominance du phénomème urbanistique, sur ce terrain fertile ouvert sur la ville – un espace intérieur paysager autour d’une place traversé d’une rue, jadis non clôturé – poussa une architecture contemporaine non moins novatrice. Regroupant 209 logements, huit petites tours et immeubles (de hauteurs différentes) travaillés autour du vide morcellent le bâti d’où se faufilent, par des interstices inattendus, des vues divergentes aux profondeurs inégales entre ombre et lumière. Là bourgeonna, au printemps de son architecture déjà sculpturale, son proverbial « de l’air, du mouvement et de la lumière » illustrant sa démarche fondée sur l’idée que la spatialité et l’architecture sont filles de la géométrie, considérant celle-ci non pas moderne mais postmoderne où les ambiguïtés spatiales se disputent aux dualités de perception (échelle humaine – échelle urbaine). Cette scène de petit théâtre urbain aux hautes formes, où certains y voient une « nature morte » (à la Morandi) urbanisée, de Portzamparc la définit par un vocabulaire architectural pittoresque notamment par des arcs en entrées d’îlot mais aussi par un jeu de nombreuses fenêtres « urbaines » à proportion unique déclinée en trois dimensions (petite, moyenne et grande) disposées de façon à s’écarter de la monotonie de l’empilement traditionnel, comme s’il faisait sien l’indocile règle d’Émile Aillaud : « Désordre apparent, ordre caché ». L’architecte fusionne ici la ville ancienne avec l’architecture contemporaine, jouant d’une part sur les contrastes et les complémentarités – des façades presque aveugles au détour de façades largement percées, des fenêtres « moyennes » à pan coupé ou « grandes » enjambant deux logements – et d’autre part sur la confusion de perception des masses – ici ou là un bâtiment-objet à l’autonomie plastique -, dans son « morceau de ville » fragmenté. De la théorie à la pratique, les Hautes-Formes – encensées par la critique – sera considérée comme son manifeste.
Ce projet, certes au style architectural daté – et peu académique – postmoderne, amorça (nous dit-on) la renaissance de l’architecture parisienne suite à l’essoufflement rationaliste issu des Trente Glorieuses, mais vraisemblablement par-dessus tout grâce à l’avènement du concept de l’« îlot ouvert » qui fait toujours florès de nos jours. D’ailleurs, en 2004, il recevra le Grand Prix de l’urbanisme pour « sa contribution à fabriquer et à penser la ville ». Dix ans plus tôt, en ce matin du 14 juin 1994 et gorgées de café avalées, Jean Nouvel pouvait tout de même s’enorgueillir de quelques réalisations remarquées – telles les logements sociaux Nemausus à Nimes (1987), l’Institut du Monde Arabe à Paris (1987), le Palais des Congrès de Tours (1993) et la Fondation Cartier à Paris (tout juste inaugurée en mai 1994) – tout en se disant qu’un jour son tour viendra. À suivre…
LFAC

