Site icon LA FAÇADE AU CARRÉ

Site annexe, modernité majeure.

UNESCO bâtiments V & VI, 1 rue Miollis (Paris 15e).

Livrés en 1969 et 1979 par Bernard Zehrfuss (avec Jean Prouvé).

Des bâtiments d’exception s’entourent là d’un espace paysager, aménagé de placettes minérales ornées de sculptures de grands maîtres ou d’un jardin japonais ombragé d’arbres de hautes tiges. L’un, porté par des piliers élevant le secrétariat général au-dessus des choses terrestres, a la forme d’un Y ; l’autre, massif et bien assis à son côté concentrant les salles de conférences, est plissé comme un accordéon ; et, échappant à notre regard – à moins qu’on ait pris la peine de monter sur des échasses – une première extension : six patios rectangulaires (rehaussés par les compositions du paysagiste R. Burle Marx) creusent la piazza gazonnée et donnent de la lumière au bâtiment enterré à la toiture qui affleure. Y a pire comme endroit pour aller bosser !… Là, c’est place de Fontenoy, où sur 3 ha siègent « la maison de l’UNESCO » (son appellation officielle) et la quintessence d’une architecture rare, œuvre de Breuer, Nervi et Zehrfuss. Victime (en quelque sorte) de son succès, l’UNESCO – à nouveau à l’étroit à Fontenoy – fit l’acquisition, par-delà le boulevard Garibaldi, d’un site annexe sur une parcelle avec mitoyens : le site Miollis-Bonvin, d’où s’élèveront les bâtiments V et VI aux architectures non moins remarquables.

Mais avant d’entamer notre rituelle appréciation des bâtiments sus-cités, permettez-moi de m’acquitter – diplomatie oblige – d’un devoir de présentation : d’abord un bref rappel pour les nuls en organisations internationales suivi d’un court état des lieux sur le climat (à l’époque ?) entre architectes. L’UNESCO, créée fin 1945, est le pôle s’occupant de l’éducation, la science et la culture dans l’organigramme de l’ONU. Jusqu’ici, tout va bien. Sauf qu’à New York, ça s’empoigne… et pour cause ! Alors que Le Corbusier voulait être l’architecte en chef du siège des Nations unies, il fut « dégagé » par Wallace K. Harrison. À Paris, afin d’organiser le déménagement de l’hôtel Majestic pour la place de Fontenoy (choix initial et final, mais pas intermédiaires) on formera un comité rassemblant W. Gropius, S. Markelius, L. Costa, E. N. Rogers et… Le Corbusier. On écartera le projet d’Eugène Beaudouin pour composer une équipe plus arrangeante constituée de Marcel Breuer (ex du Bauhaus et proche de Gropius) et Bernard Zehrfuss (moins contrariant que Pouillon, tous deux « héritiers » de Beaudouin) associés à Pier Luigi Nervi (maître incontesté de l’ingénierie du béton armé). Résultat : voir paragraphe précédent. Enfin, concernant le site Miollis, le ciel étant dégagé vu que Corbu avait cassé sa pipe, on renouvela sa confiance en Zehrfuss, associé ici de Jean Prouvé.

Et nos deux hommes n’en étaient pas à leur première collaboration. Alors qu’on peut distinguer chez l’un, Bernard Zehrfuss (1911-1996), ses ex-sièges des sociétés Siemens (1971) à Saint-Denis et Jeumont-Schneider (1973) à Puteaux ainsi que – enfoui dans une colline – son Musée de la civilisation gallo-romaine (1975) à Lyon et chez l’autre, Jean Prouvé (1901-1984), son génie d’ingénieur aux nombreuses et utiles inventions, ensembles ils coopérèrent à l’exécution, à Tours, de l’imprimerie Mame (1953) avec sa couverture en sheds d’aluminium élaborant le développement des structures coque et, à La Défense avec R. Camelot et J. de Mailly, au CNIT (1958) avec ses impressionnantes façades-rideaux fermant le tripode voûté à double coque nervurée et auto-portante en béton armé. Ici à Miollis, Prouvé – qui n’étudiera avec Zehrfuss que la superstructure et les façades du bâtiment V – fît preuve une nouvelle fois de sa manière d’aborder un fragment d’édifice dont il est chargé de la conception : l’abordant comme un tout, et par-delà une habileté constructive et une beauté plastique, il inventa un véritable langage de la tôle comme vitrine de son génie.

Les deux bâtiments de l’extension furent construits en deux temps suivant des contraintes communes en général – la compacité du terrain (6.000m2), obligeant d’organiser en sous-sol une partie du programme – et différentes en particulier – la possibilité de construire en hauteur, refusée au premier et accordée au second. C’est pourquoi, en général, tous deux s’élèvent sur une nappe basse de patios enterrés dans un jeu – en plan masse – de pleins et de vides, rappelant l’extension de la place de Fontenoy, où s’enfilent – en double et parfois triple hauteur – notamment des salles de conférences dont l’une est couverte d’un dôme en aluminium ; c’est pourquoi, en particulier, Zehrfuss adopta pour le premier un plan « en baïonnette » – dont l’entrée, repoussée au-delà d’un refus d’alignement sur rue, est mise en scène par un espace paysager (du paysagiste André de Vilmorin) et annonce à nouveau une filiation avec la place de Fontenoy avec une structure plissée débordant du hall – et pour le second un agglomérat de tours – quatre d’hauteurs échelonnées progressivement et imbriquées dans la plus haute au centre -, deux différents accès rapides aux noyaux de circulation et deux différentes solutions plastiques dynamiques. Et à deux bâtiments aux silhouettes distinctes, deux solutions techniques. Pour accueillir les bureaux des délégations dans les deux ailes du bâtiment V, sur une infrastructure en béton armé (rappelant une fois de plus l’ambiance de la place de Fontenoy) Prouvé proposa à Zehrfuss une charpente rythmée de portiques telle une carcasse métallique, en superstructure sur 8 niveaux, dissimulée derrière des façades (actuellement en cours de rénovation thermique) organisées en un assemblage – avec joint en Néoprène pour un travail à sec – de panneaux de remplissage préfabriqués en tôle d’acier laquée et de brise-soleil en caillebotis de fonte d’aluminium (servant aussi de banquette pour le nettoyage des vitrages) d’une remarquable sophistication. Et concernant celle du bâtiment VI, conseillé par l’ingénieur Louis Fruitet, Zehrfuss structura chacune de ses tours aux verres bleutés et réfléchissants d’une ossature métallique apparente (et peinte en blanc) de quatre portiques croisés deux à deux, totalement dans l’esprit d’une vérité constructive et lisible adoptée par les cadors de l’architecture en ces années 1970.

Au-delà d’une rationalité constructive et fonctionnelle, d’aménagements de locaux communs richement dotés (muraux de J.-R. Soto ou mobilier de T. Maldonado), l’effort fut mis aussi par Zehrfuss dans la conception tantôt de bureaux paysagers tantôt de petites cellules afin d’optimiser les surfaces (époque où l’organisation de l’espace dans le tertiaire était en pleine révolution), tout concourt ici à faire de Miollis – définitivement – un site majeur.

LFAC

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